3- De Torrens au plan du 100 % de Fisher

 
Le plan de réforme monétaire d’Irving Fisher de 1935 s’inscrivit dans la continuité de l’école de la circulation et de l’acte de Peel de 1844 [1] dont il chercha à compléter les propositions. Fisher souligna cependant l’insuffisance de cette loi qui réglait, certes, le problème de l’émission monétaire mais pas celui du crédit, notamment des instruments scripturaux. Il déplora d’ailleurs que ces insuffisances furent « reproduites, aux Etats-Unis, par la FED, qui se préoccupa de maintenir le niveau des réserves par rapport à ses billets et non par rapport aux dépôts. » On sait qu’à l’époque de cette analyse (1935), la contrepartie en encaisses métalliques du dollar était stable. Ainsi, continuait-il, « aux Etats-Unis, se développa aussi la quasi monnaie par substitution aux billets. Or, il y a plus de risque de demande de remboursement par les clients de dépôts que des billets du FED ».

Rothbard avait également dénoncé ce processus de démultiplication monétaire lors de la création de la FED. Selon lui, « la création de la Réserve Fédérale a multiplié par trois le potentiel d’expansion du système bancaire américain. La réserve fédérale a également réduit le niveau moyen des réserves légales exigées, le faisant passer d’environ 21 % en 1913 à 10 % en 1917, doublant ainsi à nouveau le potentiel inflationniste, d’un facteur multiplicateur total de 6. p 85[2] ».
Au XIXe siècle, l’école de la circulation soutenait, en effet, que c’est parce que le rapport entre l’émission de monnaie scripturale (à l’époque, les billets émis par les banques) et leurs encaisses (les réserves de pièces qu’elles possédaient réellement en caisse) n’était pas respecté que les crises arrivaient. Mais Robert Torrens avait déjà souligné en 1858 que quelque soit le niveau de réserves qui était exigé, il ne pouvait être stable. La notion de multiplication des dépôts à partir d’une base monétaire (ou monnaie centrale) fut introduite, dès 1837, par Robert Torrens qui demandait une couverture à 100 % des billets par le métal[3]. En conséquence, Torrens demandait que tous les dépôts soient entièrement couverts par des encaisses en monnaie centrale, ce qui impliquait donc que les billets (comptes ou chèques) représentatifs des dépôts ne fassent circuler que la monnaie centrale détenue dans les caisses de la banque. Et pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Fisher reprit cette analyse : On admet qu’à partir d’un dépôt initial, la banque accorde un prêt à un autre client sous la forme d’un découvert qui donnera lieu à un nouveau dépôt qui génèrera, à son tour, un nouveau prêt, et ainsi de suite. Fisher constate que la monnaie scripturale, avec les carnets de chèques, autorise, dans cette hypothèse, une multiplication fictive de la monnaie centrale.

Fisher analysera le métier de la banque depuis son origine. Il constata ainsi qu’à côté de la mission initiale de conserver et garder la monnaie et les autres actifs des déposants, ce qui supposait naturellement d’en conserver la totalité et donc d’en maintenir une encaisse à 100 %, les banques de dépôt ont associé une fonction de prêteur. Puis, elles se sont subrepticement autorisées à l’insu du grand public de ne plus prêter leurs fonds propres, mais les encaisses qui leurs étaient déposées. Et enfin elles ont émis davantage de papiers (ou monnaie scripturale, ou comptes de dépôts) qu’elles avaient en encaisses.


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Murray Rothbard a illustré ce mécanisme de duplication monétaire en comparant un entrepôt de marchandises et une banque, qu’il appelle entrepôt de monnaie. Il écrit : « Supposons donc que la monnaie établisse une monnaie qui est l’or (…). Même sous la forme de pièces facile à utiliser, l’or est souvent encombrant, peu commode à transporter et à utiliser dans les échanges (…). Mais le marché, toujours prompt à répondre aux besoins de la société, vient à le rescousse. L’or, tout d’abord doit être stocké quelque part, et tout comme la spécialisation est efficace dans les activités commerciales, elle l’est également pour les entrepôts. Certaines sociétés réussissent sur le marché du stockage. Certaines sont des entrepôts d’or, et gardent l’or pour le compte de myriades de propriétaires. Comme avec n’importe quel autre entrepôt, le propriétaire conserve la propriété des biens, et ce titre est consigné sous la forme d’un certificat de dépôts qu’on lui remet au moment où il dépose les biens. Ce certificat autorise le propriétaire à venir les retirer à tout moment. Comme n’importe quelle entreprise, l’entreprise réalise des bénéfices en facturant ses services (…).
En fait, le stockage joue même un rôle plus important dans le cas de la monnaie. Car tous les biens finissent pas être consommés, et doivent être sortis de l’entrepôt avant d’être utilisés pour la production ou pour être consommés. Mais la monnaie, ainsi que nous l’avons vu, n’est pas « utilisée », soit elle est échangée contre d’autres biens, soit elle est stockée dans l’attente de tels échanges dans le futur. En clair, la monnaie n’est jamais vraiment « consommée », amis simplement transférée d’une personne à une autre. Dans ces conditions, il est forcément plus pratique de transférer les certificats de dépôts plutôt que l’or lui-même (…). De cette façon, les certificats de dépôts finissent par être utilisés de plus en plus comme des substituts monétaires[4] » Mais pour Rothbard, il y trois limites à ce processus de substitution :
1- Le désir d’utilisation des dépôts par le public,
2 - La part de marché que devient l’entrepôt de monnaie (ou banque),
3- La confiance qu’accorde le public au gardien de l’entrepôt.
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C’est pourquoi, pour pouvoir répondre à d’éventuels retraits de liquidités de leur clientèle, les banques prirent l’habitude de couvrir une fraction des dépôts (ou monnaie scripturale) par des encaisses. Puis ce mécanisme de couverture partielle s’instaura en un véritable système de réserves fractionnaires. Il fut nitamment expérimenté, selon Fisher, par la Banque d’Amsterdam. Il écrit à ce propos : « Il est clair que le concept d’origine de la banque en tant que banque de dépôt n’incluait pas le prêt comme une de ses fonctions. Elles étaient fondées sans capital et il était admis à la fois par la loi les autorisant et par le public qu’elles détenaient à tout moment l’ensemble des espèces que l’argent scriptural en circulation était censé représenter (…) L’étendue du secret qui entourait l’état des banques et ses transactions est révélé par l’ignorance complète qui prévalait à propos de la vraie nature de leur commerce.A intervalle régulier, durant les cent dernières années d’existence de la banque, des doutes se sont élevées quant à la véritable présence de l’ensemble des espèces représentées par l’argent scriptural. Cependant, ces doutes semblent avoir été facilement réfutés, ou écartés comme d’importance majeure, bien qu’il soit aujourd’hui certain que, dans certains cas au moins, ils étaient bel et bien fondés. Il semble, cependant, qu’il n’y eut aucune alerte sérieuse à propos de la sureté de la banque avant les divulgations de 1790 et 1791[5]. »

Fisher constata ainsi que ce sont les fluctuations plus ou moins importantes entre les encaisses et les dépôts, donc les variations de leur taux de couverture, qui engendrent les crises d’inflation et de déflation, de booms et de dépressions, préjudiciables au développement des activités économiques. Il dénonça en quelques propositions les conséquences fatales qui résultent d’un système de réserves fractionnaires : « Le système de réserves fractionnaires lie l’argent bancaire aux prêts bancaires. Ce système et ce lien intime ont pour conséquence des ruées bancaires et des faillites. Ils ont également pour conséquence l’inflation et la déflation de notre principale « monnaie » à mesure que les prêts bancaires croissent ou décroissent. La croissance et la décroissance des prêts bancaires sont les principales responsables des grands booms et des grandes dépressions. » On peut encore résumer ce mécanisme en deux phases : une phase de contraction monétaire et une phase d’expansion monétaire.

· La phase de contraction monétaire du système de réserves fractionnaires

En cherchant à augmenter leurs réserves pour diminuer leur risque de liquidité, les banques réduisent leurs offres de prêt jusqu’à ce qu’elles retrouvent un niveau plus prudent de couverture par des encaisses en monnaie centrale. Elles créent ainsi une contraction du volume du crédit bancaire qui génère un processus de déflation. Le volume d’annulation de la monnaie bancaire par désendettement des agents est alors supérieur au volume d’émission de monnaie bancaire par attribution de prêts. Cette contraction du volume monétaire tend à réduire la valeur des biensdont les prix demandés sont contraints de s’aligner sur l’offre (ou stock) de monnaie disponible qui ne cesse de se réduire. Les vendeurs cherchent à se débarrasser de leurs marchandises le plus tôt possible pour ne pas avoir à réduire le prix demandé. Les acheteurs préfèrent, pour leur part, différer leurs achats en spéculant sur des baisses futures. Il s’en suit une multiplication des ventes de détresse et un mouvement de déflation qui s’enfle et s’auto-entretient. Après la baisse du niveau des prix va suivre la baisse de la valeur des entreprises, puis celles des profits, de la production, de l’emploi, qui seront accompagnées par la perte de confiance des agents, des mouvements de thésaurisation, la baisse des taux d’intérêt nominal et la hausse du taux réel. Je reviendrai sur ce mécanisme, toujours le même, qui trouve ainsi son origine dans la contraction du stock de monnaie sous forme de dépôts bancaires, un peu plus loin avec l’analyse Tovy Grjebine. Pour combattre ces mouvements de déflation, l’intervention du prêteur en dernier ressort est alors nécessaire.

· La phase d’expansion monétaire du système de réserves fractionnaires

A l’inverse, les banques accroissent leur offre de prêt jusqu’à ce qu’elles atteignent le plus bas niveau de couverture par des encaisses en monnaie centrale au-delà duquel elles craignent ne plus être en mesure d’assurer les retraits de liquidité de leur clientèle. Ainsi, elles vont chercher à développer leurs prêts indépendamment du rythme de développement de l’activité économique. Si ce développement de monnaie bancaire croît plus rapidement que l’activité économique, il entraîne tout d’abord une hausse des prix et des profits, donc de l’inflation, et enfin un développement du surendettement et des prises de risques des banques. Il engendrera une croissance progressivement désordonnée de l’activité économique en privilégiant les activités, branches et secteurs, qui dégagent des bénéfices à très court terme supérieurs au remboursement des créances bancaires. En effet, afin de restaurer un niveau plus optimal de leurs réserves fractionnaires pour continuer leur métier de prêteur, les banques privilégieront des prêts à court terme.
De surcroît, cette surémission de la monnaie de crédit se prolonge sous diverses formes avec la multiplication d’instruments de crédit dont les taux de couverture restent très faibles. Cette instabilité permanente des émissions de monnaie de crédit influence et déforme les fluctuations des taux sur le marché monétaire dans les systèmes de réserves fractionnaires, en suivant le rythme des périodes d’endettement et de désendettement. Cette instabilité est également entreprenue par les retards d’ajustement de la Banque centrale [6]. Autrement dit, les crises bancaires résultent de l’action politique qui a démissionné et laissé se dégrader la structure entre le crédit et la monnaie.


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Le processus de création monétaire par attribution de prêts bancaires, est à l’origine des mouvements d’inflation, de déflation et d’emballement des économies et des marchés. Il est par nature fondamentalement instable, producteur d’un climat d’insécurité et de précarité incompatible avec un développement serein des activités économiques humaines. Ce système d’émission monétaire doit donc être réformé. 



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[1] - Fisher y fit référence dans 100 % money, p.18 et pp. 46-46, (Adelphi New York 1935).
[2] - Murray Murray Rothbard , Etat, qu’as tufait de ta monnaie ? éd. Institut Coppet 2011
[3] - Cahier d’économie politique n°45, Sylvie Diatkine, p. 43, note 3, L’harmattan 2003.
[4] - Rothbard, opus cité, Chapitre 1 - La monnaie dans une société libre & 12, Les entrepôts de monnaie.
[5] - I. Fisher, 100 % money. La couverture intégrale. ed. électronique traduction Nathanaël Faïbis : La Banque d’Amsterdam et l’ancien système 100 %
[6] - . Fisher constate que ce cycle s’articule autour d’une phase de surendettement à laquelle ssuèce une phase de déflation, Booms and depressions. Some first principles, 1932,Adelphi, 100 % money, chap. 7.