5- Le plan 100 % monnaie

 
Le plan de réforme monétaire de Fisher consistait à supprimer le lien entre la monnaie et le crédit, de sorte que son émission soit indépendante de la demande de prêts bancaires. Pour y parvenir, il convient que l’émission de crédit bancaire par les banques secondaires soit couverte à 100 % par des réserves en monnaie centrale afin que « la monnaie ne soit pas à la merci des prêts. ».Il s’agit de substituer à un système de couverture fractionnaire des dépôts par des encaisses en monnaie centrale un système de couverture intégrale. On peut présenter cette réforme comme un plan de nationalisation de la monnaie, puisque l’émission de celle-ci ne serait plus laissée, comme l’écrit Fisher « à l’administration irresponsable et désorganisée de banques se comportant chacune comme de petits émetteurs de monnaie privée[1]« . Mais cette nationalisation ne concerne évidemment pas les banques secondaires dont le capital et l’activité de dépôts resteraient privés. La monnaie ne serait plus émise par les institutions privées que sont les banques secondaires (à capitaux privés ou publics) mais par une commission monétaire qui suivrait une règle d’émission monétaire annoncée. Cette règle d’émission accompagnerait l’évolution des échanges en assurant la stabilité de l’indice des prix retenu[2]. Le volume de monnaie suivrait le rythme naturel de l’activité économique sans lier le crédit bancaire à l’émission de monnaie. Ainsi, la monnaie serait émise de façon régulière sans subir les aléas des demandes de prêts qui ont produit et produisent de fortes variations, des cycles d’expansion et de dépression, préjudiciables à l’économie. Sous le système 100 % monnaie, le contrôle de la quantité de monnaie en circulation serait aisé : « La commission monétaire aurait chaque jour devant elle un relevé exact de la monnaie en circulation et de tout ce qui sort et ce qui rentre. Il n’y aurait plus de création désordonnée de dépôts pour les prêts à estimer, une monnaie émise par des milliers de banques. Si l’argent devenait rare, comme l’indiquerait une baisse du niveau des prix, des quantités supplémentaires porraient être fournies instantatnément. Si l’argent était surabondant, on pourrait en retirer aussi rapidement. Les ajustements nécessaires seraient moins importants qu’ils ne le sont actuellement, et la stabilisation serait plus précise[3]. » Fisher suggèrait « d’augmenter la quantité de monnaie en achetant des obligations et autres actifs éligibles, et de la faire décroître en en vendant, avec comme impératif, de maintenir les prix et la valeur de la monnaie ». Il s’agit là d’une technique d’ « open market » utilisée alors aux Etat-Unis. Il n’évoque pas de règle définitive d’augmentation de la masse monétaire mais évoque la possibilité de « maintenir cette croissance au même rythme que celle de la population[4]. »

La mise en place de ce plan de réforme impliquerait, selon Fisher, la séparation des banques secondaires en deux catégories aux activités bien distinctes puisque, souligne-t-il, « il y a deux types de dépôts : tout d’abord les dépôts d’épargne ou à terme privés de tout droit de transfert par chèque et en second lieu des dépôts à vue comprenant le droit de transfert par chèque  (Fisher, 100 % money,  Chapitre 5. Le système 100 % et les prêts.). » Fisher est surtout attentif à la duplication monétaire autorisée par la diffusion du chèque bancaire qui permet au déposant d’utiliser son dépôt monétaire sous forme scripturale et au banquier dépositaire de le prêter à un tiers. Pour éviter cette fâcheuse confusion, il propose la création de deux catégories bancaires :
- les banques (ou départements bancaires) de dépôts, dont le métier est de recevoir et de gérer des dépôts à vue monétaires. Ils bénéficient d’un droit de transfert par chèque d’un compte à l’autre.  
- les banques (ou départements bancaires) de prêts dont le métier est de recevoir des dépôts d’épargne, et de prêter au public sur leurs fonds propres, l’épargne déposée ou empruntée. Ils ne sont pas autorisés à bénéficier d’un droit de transfert par chèques.


On retrouve dans cette distinction le principe de division en deux départements de la Banque d’Angleterre soutenue par l’école de la circulation : « Le problème de la monnaie paraîtrait bien plus simple au public s’il était entièrement séparé de celui des prêts bancaires, exactement comme le département d’émission de la Banque d’Angleterre fut séparé en 1844 du département régulant l’activité bancaire. Ainsi, toutes les banques commerciales devraient être divisées en une banque de dépôt et une banque de prêt[5]« . L’objectif de ce principe est de supprimer les risques d’illiquidité bancaire pour rendre ce principe actif et efficace. Ce n’est donc pas un problème de réserves métalliques, d’ailleurs Fisher est d’ailleurs très critique envers l’étalon or dont le soutient la suppression : « Il y a encore des conservateurs qui imaginent qu’un poids fixe d’or signifie une valeur fixe d’or. (…) La stabilité de valeur du dollar ne doit pas être recherchée grâce à sa convertibilité en or car l’or est vraiment instable et cette convertibilité en or rend l’or encore plus instable. (…) Un sysème 100 % utilisant de la monnaie papier ou du crédit de la Commission monétaire serait aussi efficace qu’un système 100 % utilisant de l’or, mais poserait moins de problèmes et serait moins maladroit [6]« . Donc pour rendre les principes de l’ecole de la circulation efficaces, il faut imposer aux dépôts (donc aux chèques) un coefficient de réserves à 100 %.[7].  

suite 6sommaire
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[1] - Irving Fisher, opus cité, chapitre 10 Des idées injustifiées à propos de l’activité bancaire et l’économie
[2] - Selon Fisher, « il existe plusieurs manières de promulguer le principe des réserves intégrales sous la fomre d’une loi. Toutes nécessiteraient une commission monétaire, ou une sorte d’équivalent à l’image du récent comité d’open market du conseil d’administration de la réserve fédérale (en y incluant les changements appropriés). Il faudrait alors accorder à cette commission monétaire le pouvoir d’émettre la monnaie de la nation et de la réguler en accord avec un critère légal de stabilisation. », opus cité, chapitre 2. Les contours de la loi.
[3] - I. Fisher, opus cité, chapitre 6, Le système 100 % monnaie et le contrôle monétaire.
[4] - I. Fisher, opus cité. Chapitre 2. Les contours de la loi.
[5] - I. Fisher, opus cité. Chapitre 2. Les contours de la loi.
[6] - I. Fisher, opus cité Chapitre 10. Des idées injustifiées à propos de l’activité bancaire et l’économie..
[7] - La monnaie à l’abri des prêts. Le plan Irving Fisher (1935) à l’origine des propositions du narrow banking. Sylvie Diatkine. Communication aux 20e journées internationales d’économie monétaire et bancaire, Birmingham, 5-6 juin 2003.