A travers la banque du peuple de P.J. Proudhon
31 janvier 1849 – 12 avril 1849

Quand Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) envisagea la réalisation de la Banque du peuple, il ne s’agissait pas dans son esprit d’une « simple réforme banquière », mais bien « d’un revirement complet, opéré par le changement de position, ou l’interversion des rapports entre les deux grandes forces du capital et du travail, interversion opérée sans arrêter le mouvement intérieur, (et ou tout devait changer) dans la philosophie, la religion, le monde, la politique, le droit par la réforme économique. (Carnet VII, le 28.10.1848).

Il fit ainsi procéder l’acte constitutif de la Banque du peuple, « l’honneur de sa vie », comme il s’en expliqua dans « Le Peuple » du 15 avril 1849, son organe officiel, d’une déclaration solennelle commençant par un serment devant Dieu et devant les hommes, sur l’Evangile et la Constitution, et écrivit dans un texte présenté comme un testament :
« Que si, après ce démenti de la raison générale et de l’expérience, je devais chercher un jour, par d’autres moyens, par des suggestions nouvelles, à agiter encore des esprits et entretenir de fausses espérances, j’appellerais sur moi, dès maintenant, le mépris des honnêtes gens et la malédiction du genre humain » (Œuvres, tome VI, éd. Lacroix)
 
Cela dit, cette démesure utopique dans laquelle Pierre Joseph Proudhon s’impliquait totalement portait en elle de nombreuses prémonitions que ne peut expliquer le contexte historique ou même économique. C’est pourquoi il importe de saisir le cheminement intellectuel de ce visionnaire et le perpétuer, si nous voulons extirper le microbe absorbé par le corps social et permettre « au travail qui a toujours obéi, de commander ; et au capital, qui a toujours commandé, d’obéir. »
Le projet de la Banque du peuple lui apparaît bientôt être l’instrument privilégié qui pourra inverser les rapports du capital et du travail « grâce au crédit mutuel et gratuit ».
 
L’organisation du crédit 

Ce projet était déjà en substance dans les précédentes études de Proudhon sur l’organisation du crédit », dans l’ébauche de la « banque d’échange » qui le devança et dans sa « Proposition relative à un emprunt national et à la réunion de la Banque de France au Domaine public ».
Il est intéressant de noter, dans le paragraphe II de sa « Proposition relative à un emprunt national et à la réunion de la Banque de France au Domaine public » dui 22 août 1846, sa première approche du problème de l’indépendance et de la nationalisation, nationalisation de la Banque de France qu’il ne faisait qu’anticiper avec un siècle d’avance, car ce point nous éclairera pour appréhender les controverses qui apparurent au sein même de la Banque du peuple par la suite. Cette proposition, paragraphe II, stipulait : 
« - art. II : La Banque de France est déclarée d’utilité publique. Elle est réunie au domaine de la nation et fonctionne à son compte. Elle prend le titre de Banque nationale de France.
- art. IV : L’administration de la Banque de France, réformée par l’Assemblée Nationale, est placée sous la surveillance de chacun des représentants du peuple, et de la chambre de commerce de Paris.
- art. V : La Banque est indépendante du gouvernement central, et placée hors de son action. Aucun ministre ou fonctionnaire public ne peut faire partie ni du conseil d’administration de la Banque nationale, ni du conseil de surveillance ».
 
L’intérêt principal de l’étude de la Banque de peuple pensait Pierre Haubtmann [1], c’est qu’elle se présente comme « une sorte de lieu géométrique de ses thèmes préférés. Les idées combinées de mutualité et de crédit gratuit, qui sous-tendent l’invention, étaient et demeurent valables. Enfin, sur le plan de la technique bancaire, il (Proudhon) se livrait à des anticipations remarquables ».
 
La Banque du peuple, fiche d’identité
 
La Banque du peuple fut créé le 31 janvier 1849, son siège se trouvait au 25 rue du Faoubours Saint Denis à Paris, sa raison sociale en fut P.J Proudhon et compagnie. Proudhon en fut le directeur gérant. Les statuts comportaient 88 articles et furent rédigés par Proudhon et ses collaborateurs Jules Lechevallier (ex st-simonien  et fouriériste), Pierre Leroux, Vidal, Villegardelle, Préval, Guillemin et Mathev, ces deux derniers bisontins comme Proudhon. Sa liquidation fut annoncée dans un article du « Peuple » intitulé « Aux souscripteurs et adhérents de la Banque du peuple », le 12 avril 1849. Plus de sept semaines pendant lesquelles la confrontation des idées fondatrices « des intuitions sociologiques géniales », et de leurs tentatives d’application furent et restent d’une richesse pédagogique essentielle.
 
La Banque du peuple s’articula autour de 3 principes qui, à l’époque, étaient révolutionnaires et révèlent les aspects prémonitoires de la pensée proudhonienne.
- la gratuité du crédit : En fait, à la différence du modèle antérieurement conçu, la Banque d’échange, qui ne prélevait aucun intérêt mais des frais de commission et d’administration, la Banque du peuple demandait un intérêt de 2 % qu’elle espérait réduire à 0,25 %.
- la suppression du numéraire : Si la Banque d’échange avait supprimé les encaisses métalliques mais émettait des bons de consommation contre espèces ou effets de commerce, la Banque du peuple émettait ses bons de consommation, payables à vue à « tous les sociétaires et adhérents en produits ou services de son industrie ou profession ».
- la généralisation de la lettre de change : payable à vue contre des marchandises ou services actuels ou à venir.
Proudhon avait deviné le développement que prendrait la monnaie scripturale et pensait que celle-ci libérerait les échanges de « la royauté de l’or », ce qui fut fait en 1914 dans des circonstances tragiques, et permettrait aux travailleurs de procéder à ces échanges sur un pied d’égalité et de réciprocité, ce qui reste à faire.
A l’époque en effet, l’idée de « se passer de numéraire », c’est-à-dire de concevoir un billet de banque qui ne soit plus représentatif d’une certaines quantité de pièces, elles-mêmes échangeables contre un certain poids d’or, ne recevait pas l’assentiment des économistes, bien que déjà quelques hommes de métier en avaient soupçonné l’avenir, « dans une société où tout se règlerait par des virements de compte ». Pour autoriser cet affranchissement du billet de banque, considéré comme un bon de consommation, il fallait changer d’abord le principe même de la banque, et ceci grâce au crédit mutuel et gratuit.
 
Contrat mutuelliste, ordre sériel, justice
 
L’approche du crédit mutuel et gratuit s’articule autour de deux principes, le contrat mutuelliste et un ordre sériel.
Le contrat mutuelliste : Le principe mutuelliste dans le système dialectique des antinomies de P.J. Proudhon est la force qui répond à l’antinomie individu/société. Cette dialectique dont Proudhon revendiquait avec fierté la paternité a pour objectif d’assumer les contradictions sans s’y abandonner, et de trancher « avec la violence de l’épée, le conflit pascalien des « eux raisons contraires ». Proudhon en donne, entre autre, cette définition : « L’antinomie ne se résout pas ; là est le vice fondamental de toute la philosophie hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se balancent, soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques ( « De la justice dans la révolution et dans l’Eglise »)..
Les termes antinomiques deviennent alors « la cause génératrice du mouvement, de la vie, du progrès : le problème consiste à trouver, non leur fusion qui serait la mort, mais leur équilibre, équilibre sans cesse instable, variable selon les développements mêmes des sociétés («  Correspondances XII »).
Un ordre sériel : Il s’en suit la quête d’un « ordre sériel », emprunté à Charles Fourier, où l’on aperçoit « l’unité dans la multiplicité, la synthèse dans la division » à partir de séries antinomiques telles que l’ordre et le chaos, l’autorité et la liberté, l’individu et la société…par lequel doit s ‘épanouir « l’idée princesse, dualiste par sa formule, qui tient des deux raisons contraires pascaliennes, qui sans les annuler ni les opposer les transcende et les meut ». Cette idée princesse, Proudhon l’appelle la justice.
 
Crédit mutuel et gratuit.
 
La Banque du peuple, considérée comme prolongement du projet de banque d’échanges, précisait davantage l’intention de Proudhon de faire de cette banque « la propriété des citoyens ». Mais ici la Banque du peuple ne devait pas être la propriété de l’Etat, « ce monstre froid et anonyme », ni d’un quelconque cartel de propriétaires privés. L’idée de Proudhon résidait dans la diversification, la subdivision de la propriété, attribuée aux citoyens. C’est cette subdivision qui en accordant le droit d’user à chacun interdisait le droit d’abuser.
Voil0 ce qu’il en disait dans les « Confessions d’un révolutionnaire ». Pour interpréter correctement ce texte, il faut se souvenir que l’Etat était alors libéral et ne connaissait pas encore l’interventionnisme, le budget de l’Etat évoluait autour de 10 % du PIB, quant à la monnaie basée sur l’or, elle n’était pas inflationniste :
« Par le principe de sa formation, la Banque du peuple n’était donc pas destinée à devenir une banque d’Etat ; l’Etat, sans compter qu’il ne peut donner crédit, attendu qu’il n’a ni valeurs, ni hypothèques, n’a pas qualité pour se faire banquier, pas plus que pour se faire industriel ou commerçant. Ce n’était pas davantage une banque fonctionnant au profit d’une société d’actionnaires, offrant au peuple des conditions plus ou moins avantageuses de crédit, mais opérant dans son intérêt propre, comme la société des cuisiniers et celle des tailleurs. Une société n’eût été, comme toutes les associations ouvrières actuellement existantes qu’une association de monopole. C’était rentrer dans le privilège, si populaire qu’il se fasse, et toujours la négation de l’équilibre, une chose anti sociale.
La Banque du Peuple devait être la propriété de tous les citoyens qui en accepteraient les services, qui, dans ce but, la commanditeraient de leurs capitaux, s’ils jugeaient qu’une base métallique lui fût pour quelque temps encore indispensable ; qui, dans tous les cas, lui promettaient la préférence de leurs escomptes et recevaient en paiement ses reconnaissances. D’après cela, la Banque du peuple, fonctionnant au profit de ceux-là même qui formaient sa clientèle, n’avait ni intérêt à percevoir pour ses avances, ni commission à prendre pour ses escomptes, elle n’avait à prélever qu’une rétribution minime pour salaires et frais. Le crédit était donc GRATUIT ! Le principe réalisé, les conséquences se déroulaient à l’infini ».
Cette idée de crédit gratuit était l’un de ses thèmes favoris. Dans le cahier III de ses « Correspondances » en date du 23 août 1839, on lit déjà : « Brochure à composer : « Qu’est-ce que la propriété ? C’est le vol… Lire l’ouvrage de Malthus. Venger l’Eglise des sarcasmes sur la doctrine du prêt à intérêt ».
 
Pour généreux qu’il fût, le principe ne se réalisa pas dans son intégralité car Proudhon, idéaliste, négligea la nature même de l’intérêt. Pour appréhender cet oubli, il convient de décomposer le fonctionnement de la Banque du peuple dans son texte historique.
Nous sommes en 1849, à l’émission de toute monnaie nouvelle correspondait un échange, une vente d’or. La monnaie était toujours gagée sur son poids. Proudhon pressentait déjà que la possession d’or n’avait que de très lointains rapports avec les possibilités de production de la nation. De toutes parts, on se plaignait du manque de numéraire qui rendait impossible les transactions. Le Gouvernement prit alors plusieurs mesures pour pallier le manque de réserves d’or du pays : il tenta d’organiser lui-même l’escompte des effets refusés par les banques et donna cours forcé aux billets de banque (décrets du 10 mars 1848).
L’idée de Proudhon était de libérer le billet de banque de cet assujettissement à l’or et de le convertir en une simple lettre de change, bon de consommation, échangeable en produits et services. Les possibilités de crédit devenaient alors aussi infinis que la production le permettait. Ceci peut apparaître aujourd’hui naturel, cependant à l’époque, la proposition était révolutionnaire puisque le billet de banque pouvait s’échanger contre de la monnaie-or, ce qui constitua jusqu’en 1914, une garantie de sécurité pour tous.
De ce fait, la Banque du peuple pouvait fonctionner comme banque de dépôt et d’escompte, comme banque d’hypothèque et d’émission. Elle pouvait émettre une lettre de change, ou « Papier de la Banque du peuple » ou « Bon de circulation », délivrée à ses sociétaires et adhérents et payables à vue en produits et services.
Il semble que Proudhon ait songé ici faire acheter directement par la Banque du peuple les marchandises offertes contre remise des bons de circulation puisque son « papier de crédit » représentait le produit quel qu’il soit. Ce procédé fut employé plus tard par la banque Mazel qui achetait elle-même les marchandises. Citons également la Banque Bonnard, jusqu’en 1910, qui mettait en relation les acheteurs et les vendeurs, et surtout, la Warenbank de Harxheim Zell, fondée en Allemagne, 1894-98, directement inspirée de la Banque du peuple.
 
Pour répondre aux exigences de la législation en vigueur, la Banque du peuple devait avoir un capital monétaire de 5 millions, divisé en un million d’actions de 5 francs. Les coupons étaient de 50 centimes et il est des actionnaires qui n’auraient versé leur action qu’en dix mois (Le peuple du 15.04.1899). Cependant, en six semaines, le chiffre des adhésions à la Banque du peuple s’était élevé à près de 20.000 qui représentait, selon P.J. Proudhon, « une population d’au moins 60.000 personnes ».
L’article 10 de la Banque du peuple précisait néanmoins que la Banque ne serait définitivement constituée que lorsque 10.000 actions auraient été souscrites soit 50.000 francs.
En fait, Proudhon comptait également sur les bénéfices du journal « Le Peuple » pour lancer sa banque. Mais le journal fut frappé coup sur coup de 20.000 francs d’amendes pour des bénéfices de 8.000 francs au moment même où il ordonnait la fabrication du papier en circulation de la Banque du peuple.
Deux mois après son lancement, en avril 1849, la Banque n’avait qu’un capital de 18.000 francs répartis en 3600 actions principalement chez les petits porteurs dont certains avaient cotisé « sou par sou ». Ce fut son orgueil, mais malgré ce succès populaire, parce que l’actif du journal « Le Peuple » s’était transformé en passif. Ce fut un échec.
 
Analyse de la Banque du peuple
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Quoiqu’il en soit, malgré les bonnes intentions, on ne voit pas comment la Banque du peuple aurait pu supprimer l’intérêt. Qui ne voit, écrit Haubtmann, « que la Banque du peuple, comme toutes les banques, pour éviter la faillite n’aurait prêté qu’aux riches ? Comme le remarque Menger, ce sont seulement les classes possédantes qui auraient vu leur puissance économique accrue ».
Les statuts de la Banque du peuple précisaient que les bons de circulation pouvaient être émis contre espèces et bonnes valeurs de commerce dûment constatées. Quant aux avances, elles devaient être gagées sur des marchandises présentes ou « des productions futures » avec la garantie de deux cautions minimum.
Dans ce cas de figure, il y avait création de bons de circulation ex-nihilo, ou si l’on préfère, sur anticipation d’un règlement futur. Le risque d’inflation existait donc. En soi, on s’aperçoit donc avec les spécialistes de la technique bancaire qui se sont penchés sur la question que le papier de la Banque du peuple n’est pas différent de notre actuel billet de banque, celui-ci n’est plus gagé sur l’or et peut être échangé contre des promesses à payer, ce en quoi il possède un don d’ubiquité, puisqu’il est déposé ici et prêté là-bas, et véhicule ainsi l’inflation.
C’est à partir de ces données, qui sont les nôtres aujourd’hui, que Proudhon voulut tendre vers la gratuité du crédit. Au fond, écrit Haubtmann, « ce qu’il veut avant tout, c’est empêcher que le capitaliste prêteur spécule sur les besoins de l’emprunteur ; et faire en sorte que prêteur et emprunteur se considèrent et soient vraiment des « associés ». D‘où le sens de sa formule : « Créditer, sous le règne monarchique de l’or, c’est prêter – Créditer, sous le signe républicain du bon marché, c’est échanger » (L’organisation du crédit). Son intention était d’échanger – nous dirions escompter – les effets de commerce avec un intérêt de 2 %, « intérêt qui sera réduit peu à peu, au fur et à mesure des progrès de la société » mais qui ne pourra descendre au dessous de 0,25 % (article 35 des statuts) », comte tenu que la Banque du peuple prélèvera « une rétribution minime pour salaires et frais (Confessions d’un révolutionnaire) ».
Pour autant, la suppression de l’intérêt ne fut pas possible car Proudhon mésestimait la valeur psychologique de l’intérêt et surtout ne différenciait pas l’échange comptant de l’échange à terme. En abolissant le métal, Proudhon ne tuait pas la source de l’intérêt.
Dans ses notes, Haubtmann rappelle à ce sujet le commentaire de Charles Rist dans son « Histoire des doctrines économiques (éd. 1944) » :
«  Si la banque réclame un escompte, c’est qu’elle fournit aujourd’hui, en une marchandise immédiatement échangeable, le prix d’une lettre de change réalisable dans quelques mois seulement ; c’est qu’elle donne une réalité en échange d’une promesse, une somme d’argent présente en échange d’une somme d’argent future (….) Quoi que fasse Proudhon, le payement à terme et le payement comptant sont et resteront deux opérations différentes, tant que la possession actuelle d’un bien sera jugée plus avantageuse que sa possession future. L’expérience du cours forcé l’a bien montré. La Banque de France n’a pas cessé de percevoir un escompte, à partir du jour où ses billets ont cessé d’être convertibles. La disparition du numéraire métallique n’a rien changé aux phénomènes de l’escompte ». L’intérêt est expliqué chez d’autres auteurs comme le coût du temps (Turgot), de l’impatience (Fisher) ou de l’attente (Marshall). 
 
De Pierre Joseph Proudhon à Silvio Gesell
 
Peut-on aujourd’hui faire une lecture de cet échec ?
Dans « L’ordre économique naturel » (4e éd. 1020), Silvio Gesell rend un vigoureux hommage à Proudhon et reconnaît que « parce qu’il advint à Proudhon de s’égarer en cours de route (avec ses banques de troc), on n’admit plus rien de sa doctrine. C’est la meilleure preuve qu’on ne l’avait pas compris. Une fois qu’on a bien reconnu la vérité d’une idée, on ne l’abandonne pas pour un échec ».
La théorie de Gesell, la « monnaie franche » repose sur le fait que la monnaie est représentative des biens et des marchandises. Or, toutes les choses, biens, marchandises, services, sont périssables, nécessitent de l’entretien, craignent le vieillissement, l’usure et la dépréciation. Aussi leur valeur se déprécie avec le temps. Il imagine en conséquence une sorte d’intérêt négatif sur une monnaie qui perdrait comme les biens du capital physique de sa  lors, il n’y aurait plus lieu de demander un intérêt (positif) sur un prêt puisque ce prêt revient, en fait, à faire consommer immédiatement les biens et services dont il est représentatif par l’emprunteur. Dans cette logique, c’est l’emprunteur qui permet à l’épargnant de maintenir à sa valeur initiale son capital physique. Il n’y a donc pas lieu de réclamer un intérêt positif puisque le prêt permet à la valeur du capital physique de se maintenir et donc, en quelque sorte, d’économiser un intérêt négatif, c’est-à-dire une dépréciation de la valeur du capital.
Cette théorie devrait entraîner une accélération de la vitesse de circulation de la monnaie, et par conséquent, un accroissement de la production.
En effet, chez Gesell, la monnaie franche, pour combattre la pauvreté et le chômage , « la monnaie préserve le capital physique (maisons, usines) de tout accroissement », en ce sens qu’il est plus intéressant de posséder un capital monétaire qui produit un intérêt, une plus-value positive réelle, qu’un capital physique de même valeur qui, inversement, produit  naturellement une plus value négative (frais d’entretien, de garde, usure du bien capitalisé on intérêt négatif) qui peut venir annuler la plus value positive produite par le travail et l’accroissement de ce bien. Le capital monétaire s’accroît là où le capital physique régresse. Seuls, le travail et la production peuvent alors équilibrer ce rapport.
A la différence de Karl Marx, Proudhon voyait que la suprématie des propriétaires (capitalistes) s’appuyait sur la monnaie, peu inflationniste au XIXe siècle, qui porte intérêt alors que les biens et les marchandises portent moins value si leur accroissement, donc le travail, est limité. A valeur égale à temps 0, le capital monétaire porte X intérêt  alors que le capital physique  se déprécie de Y % à temps 1. Sans travail, le différentiel capitalistique, à temps 1, est alors de X + Y % à l’avantage du capital monétaire. La moins value du capital physique renforce la plus value perçue par le capital monétaire. La production doit donc atteindre X + Y % pour équilibrer les revenus des deux capitaux. Gesell concluait alors : « Lorsque Proudhon eut compris que l’argent fait fonction de verrou, son mot d’ordre fut : « Combattons le privilège dont jouit l’argent, en élevant les marchandises et le travail au rang de numéraire ». Car lorsque deux privilèges s’affrontent, ils s’annulent réciproquement. Conférons aux marchandises le poids de l’argent comptant : les privilèges se balanceront ». C’est ainsi que là où Marx appelait à la paralysie de l’appareil productif, notamment par la grève, pour permettre au prolétariat de conquérir la plus value qui lui échappe, Proudhon appelait au travail, à l’accroissement de la production qui, seul, est en mesure d’abaisser le coût de l’intérêt monétaire  Alors que Marx voit dans l’organisation du prolétariat le remède pour affranchir les travailleurs de la suprématie capitaliste, la solution consistait chez Proudhon, à supprimer les obstacles qui s’opposent au complet développement de la capacité de production. Dans cet esprit, la Banque du peuple concevait un intérêt de départ de 2 % qui devait progressivement être abaissé à 0,25 % en fonction du progrès, c’est-à-dire, en fait, en fonction de l’accroissement de l’activité productive et de son organisation optimale. Proudhon avait d’ailleurs pendant un certain temps pensé évaluer la valeur des objets en fonction du temps de travail.
 
L’intérêt est le verrou de la production
 
Avec la Banque du peuple, il s’agissait « de rendre à la liberté ceux que l’argent tient sous sa dépendance, d’affranchir en un mot, les serfs de la glèbe ». Il s’agissait de subordonner le capital au travail « par le seul fait de l’inauguration du principe mutuelliste et de l’abolition du numéraire, les rapports du travail et du capital sont intervertis, les principes du commerce son renversés (Confessions d’un révolutionnaire) ».
« Le privilège de l’or aboli, le privilège disparaît » croyait-il. Le fait est que les pénuries d’or entraînaient de sévères crises de chômage, notamment de 1873 à 1898, puis on découvrit des mines d’or et ce fut « la Belle époque »….. pour certains. I            l faudra attendre un siècle cependant pour que Keynes formalise cette pensée et souligne les liens entre monnaie et production. Il n’en reste pas moins vrai qu’à l’exception de Proudhon et de quelques rares autres penseurs iconoclastes, conscients du rôle actif de la monnaie, la pensée unique du XIXe siècle développait le dogme de la neutralité monétaire.
Cependant, en matière de circulation monétaire, l’apport proudhonien est double ; il réside d’une part, dans la découverte et la tentative d’application qu’il fit, avec la Banque du peuple, du principe selon lequel  Chaque marchandise engendre sa propre monnaie, et d’autre part, en démontrant que L’intérêt est le verrou de la production.
Ces deux lois sont illustrées dans  « Le contrôle des changes en France » (1973) de L. G. Teyssier qui propose une explication du déséquilibre entre la monnaie et la marchandise :
« Au XIXe siècle, deux roues tournaient l’une à côté de l’autre, la monnaie métallique et les marchandises. Elles n’avaient pas toujours la même circonférence, elles ne tournaient pas toujours à la même vitesse. Elles étaient dissymétriques. L’une apportait au public des moyens de paiement, l’autre des biens de consommation ; mais la proportion changeait fréquemment, il manquait des moyens de paiement lorsqu’il y avait abondance de marchandises, ou il manquait de marchandises quand il y avait abondance de moyens de paiement. »
Aujourd’hui encore, continue-t-il, « on en est toujours au système des deux roues, la roue de la production, la roue de la monnaie de crédit. Et malgré tous les efforts, elles ne parviennent jamais à s’ajuster, d’où les crises. Or, environ 3000 entreprises représentent 80 % de la production industrielle française. Il leur serait facile de mobiliser la totalité de leurs stocks et de leurs créances en vertu du principe que « chaque marchandise sécrète sa propre monnaie ». Il faut cinq minutes pour situer le niveau de ce potentiel monétaire. Plus de paperasse pour la mobilisation ; ni effets, ni billets à ordre. L’examen de bilan suffit, et pour qu’on soit sûr de sa sincérité, il serait facile d’exiger que les chefs comptables soient assermentés. Des mesures analogues pourraient être appliquées aux grandes entreprises agricoles. Dès lors, le processus monétaire serait très simplifié. Le crédit monétaire serait sain et bon marché. Un intérêt de 3 % pour couvrir les frais bancaires de gestion suffirait ».
 
Ce texte illustre à mon sens les possibilités actuelles d’application du principe d’équilibre entre la marchandise et la monnaie, tout en proposant une technique d’évaluation qui n’est pas sans rappeler « l’organe de statistiques nationales et de planification mis à la disposition des chambres professionnelles et territoriales, afin d’orienter et de coordonner l’action sociétale » chez Proudhon (Défense et Actualité de Proudhon, J. Langlois, P.B. Payot, 1976) que nous analyserons dans la deuxième partie de cette étude.
Avec la Banque du peuple, P.J. Proudhon essaye également de mettre en œuvre le principe mutuelliste et d’ »équilibrer les deux forces antinomiques de l’échange ». Ce principe mutuelliste devait avoir pour conséquence : « de redistribuer les pouvoirs aux différents niveaux du corps social et d’arriver à un équilibre suffisant d’un pouvoir unique, finissant par stériliser toutes les activités sociales et par se surimposer, en l’aliénant, au coprs social (J. Langlois, op. cité) ».
« Je crois être le premier », écrit Proudhon, « qui, avec une pleine intelligence du phénomène, ait osé soutenir que la Justice et l’Economie devaient, non pas se limiter l’un l’autre, se faire de vaines concessions, ce qui n’aboutirait qu’à une mutilation réciproque, et n’avancerait à rien, mais se pénétrer systématiquement, la première servant de loi à la seconde : qu’ainsi au lieu de restreindre les forces économiques dont l’exagération nous assassine, il fallait les balancer les unes par les autres, en vertu de ce principe, peu connu et encore moins compris, que les contraires doivent, non s’auto détruire, mais se composer, précisément parce qu’ils sont contraires (De la justice) ».
Le principe mutuelliste devait s’appliquer en dehors du marché, c’est-à-dire en dehors des contraintes et des garanties que demande la confrontation de l’offre et de la demande, puisque « la Banque du peuple devait être la propriété de tous les citoyens qui en accepteraient les principes ; qui, dans ce but, la commanditeraient de leurs capitaux (…). Elle n’était donc point destinée à devenir une banque d’Etat (…) ni davantage une banque fonctionnant au profit d’une société d’actionnaires (Confessions d’un révolutionnaire) ».
L’instauration du principe mutuelliste dans l’émission et la circulation monétaires ne suffisait cependant pas pour instaurer un mutuelliste de la production et de la consommation. L’organisation du crédit et l’échange mutuel qu’il entendait promouvoir ne pouvaient atteindre les « deux pôles de la vie sociale » que sont la production et la consommation, et de fait, ne s’attaqueraient pas aux causes premières du désordre économique. Cette lacune fut analysée dans le « Rapport de la Commission des délégués du Luxembourg et des corporations ouvrières. Elle fit l’objet de nombreuses interprétations.
 
Janpier Dutrieux

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[1] - Pierre Haubtmann, auteur de « Pierre Joseph Proudhon, sa vie et sa pensée » dit « le gros Proudhon » (Beauchesne 1981, posthume) thèse de doctorat-ès-lettres soutenue le 4 mars 1961. Monseigneur Pierre Haubtmazn, décédé accidentellement le 6 septembre 1971, fut successivement aumônier national de l’Action catholique ouvrière, directeur adjoint de l’Episcopat en 1962 et Recteur de l’Institut catholique de Paris en 1966. Il participa à l’élaboration de l’Encyclique Gaudius et Spes. Sa thèse, dont nous citerons des extraits et sur laquelle  nous reviendrons souvent ici, fut l’objet de 20 ans de « déclinaisons proudhoniennes sur plusieurs modes.