Cette finance qui détruit l'économie

100 groupes qui mènent le monde

Dans l’Union européenne, le nombre total d’opérations de concentrations d’entreprises notifiées à la Commission en 1998 a augmenté de 31 % par rapport à 1997.
Dans le monde, les rapprochements d’entre-prises ont progressé en 1999 de 16 % par rapport à 1998. Le récent rapport du 27 septembre 1999 de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le développement (Cnuced) souligne que 100 groupes emmenés par General Electric, Ford et Shell occupent une position centrale. Ils détiennent ensemble 1800 milliards de dollars d’actifs à l’étrangers, emploient plus de 6 millions de personnes pour un Chiffre d’Affaires de 2100 Mds. $, soit 1,5 fois le PIB français.

Raisons des concentrations

Des raisons idéologiques (1) et pratiques (2) expliquent ces fusions :
1- Comme le marché financier exige des entreprises une rentabilité particulièrement élevés sur fonds propres, celles-ci favorisèrent leur croissance externe afin de développer des secteurs à forte valeur ajoutée. Puis, comme la mondialisation exacerbe la concurrence, ces entreprises recherchent par des fusions des économies d’échelle.
2 - Les technologies numériques abattent les frontières. Pour développer des services, les opérateurs de télécommunications acquièrent des firmes aux compétences complémen-taires (par exemple Générale des eaux et Havas créent Vivendi).

Ce mouvement de concentrations s’explique également par le fait que de nombreux intervenants en profitent, en apparence, pour des raisons aussi diverses que nombreuses 1 :
- Les dirigeants croient nécessaire d’augmenter la taille de l’entreprise pour affronter la mondialisation par complexe sécuritaire ou par mimétisme.
- Les investisseurs institutionnels peuvent sécuriser leurs placements et rassurer les actionnaires.
- Les médias s’enflamment et flattent l’ego des managers.
-  Les cadres dirigeants bénéficient des incidences des stock options sur leurs revenus.
- Les banques d’affaires tirent profit des opérations de fusions qu’elles financent.
-  Les spéculateurs empochent de confortables plus values.
Cependant, de nombreuses études soulignent qu’une fois passée l’euphorie liée aux effets d’annonce, deux tiers des fusions d’entreprises se révèlent destructives de valeur pour les actionnaires.

Concentrations agricoles

Il en est de même dans le domaine de l’agriculture. Les prodigieux gains de productivité réalisés dans ce secteur sur 50 ans permirent de concentrer toujours davantage les terres et de constituer des filières agricoles dont dépendent les petits agriculteurs.
Le point culminant de cette dépendance sera atteint le jour où 2 ou 3 firmes multinationales détiendront le monopole des semences des organismes génétiquement modifiés et où les agricultures du Tiers-Monde seront tout à fait ruinées ou intégrées 2
Le combat mené par les agriculteurs engagés dans des productions biologiques ou dans des productions de réelle qualité doit s’interpréter comme une volonté de « développement humain », de mieux être social, face à des gains de productivité générés par des concentrations qui ne savent répartir que des surproductions chroniques, de la pollution et du chômage 2.

Régulations des concentrations

En France, le Conseil National de la Concurrence, à titre consultatif et contentieux créé en 1986, et la Direction Générale de la Concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) du ministère de l’industrie qui enquête, peuvent s’ opposer à certaines concentrations de firmes.
Dans l’Union, la Commission Européenne peut interdire des fusions supérieures à 33 milliards de francs si le chiffre d’affaires d’une des deux firmes excède 250 millions d’euros. La Commission a prononcé 11 avis négatifs depuis 1989, soit 1 % des fusions réalisées.
Pour Mario Prodi, Commissaire européen à la concurrence : « Eliminer toute entrave au sein des 15 marchés nationaux européens n’a pas de sens si des distorsions de concurrence continuent d’y prévaloir ».
Enfin, au niveau mondial, L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) étudie la possibilité de création d’une instance de régulation et de concurrence.
Outre les institutionnels, les concurrents, et les fournisseurs peuvent inspirer la DGCCRF ; les salariés, malgré la perte du pouvoir syndical, bloquer le processus ; et les consommateurs refuser d’acheter les produits de la firme visée. Ils constituent ensemble des contre-pouvoirs peu ou prou effectifs au mouvement des concentrations.

Oligopoles transnationaux

Le mouvement de fusions-acquisitions transfrontalières s’amplifie. Les rachats mondiaux furent, en 1998, en augmentation de 74 % par rapport à 1997, année qui connut elle-même une augmentation de 45 % par rapport à 1996.
La Cnuced estime que ces concentrations pourraient donner naissance à d’importants oligopoles. Son secrétaire, Rubens Ricupero, remarquait que « dans un contexte de mondialisation, il reste très peu de marge de manœuvre aux pays pour influencer la conduite des groupes étrangers et nationaux ». Les firmes transnationales sont ainsi libérées de toute entrave administrative et sociale, libres d’assurer ou de refuser une responsabilité sociale qui leur revient. Dans ce dernier cas, souligne la Cnuced « la relation qui s’est établie entre les grands groupes et les pays d’accueil » pourra être soumise à de fortes tensions qui pourront remettre en cause le processus de libéralisation, « facteur essentiel de leur expansion de ces dernières décennies ».

Stratégie des firmes

3 nouvelles centrales d’achat viennent de se constituer : Agenor (Intermarché, Spar), Lucie (Leclerc, Système U) etOpéra (Cora, Casino). Elles réclanent dés lors 2 à 3,5 % de rabais supplémentaire à leurs fournisseurs au prétexte que les volumes de vente vont augmenter.
Comme Danone refusait d’accorder ce rabais, Intermarché a retiré Evian des ses rayons, soit 1500 supermarchés.
Les nouvelles limites de fait à la souveraineté des Etats.
Frédérique Sachwald reprend cette idée dans « Réseaux contre nations », (Dunod) en soulignant les limites, non pas simplement de droit, mais de fait, à la souveraineté des Etats. La mondialisation et l’accroissement de la concurrence entraînent un rythme de plus en plus soutenu de changement aux entreprises et soumettent certaines institutions nationales à de fortes pressions. Aussi, le rôle de l’Etat ne doit pas être, souligne-t-elle, de ralentir ce processus mais plutôt de veiller à son bon déroulement. Il convient alors de trouver un équilibre entre multinationales et Etats afin de veiller à ce que les progrès de la mondialisation n’entraînent pas la convergence vers des règles libérales minimales qui heurtent les traditions économiques et sociales des communautés nationales. Dans ce cadre, « la responsabilité publique repose sur deux volets, le premier est celui de la politique sociale et de la redistribution, le second, plus nouveau, consiste à favoriser l’adaptation des systèmes productifs nationaux aux nouvelles conditions de la concurrence ».

La dictature de la création de valeur

Ce mouvement de concentrations amplifié par les vagues de restructuration, de spéculations, ne fut possible qu’avec la libéralisation complète de la circulation des capitaux exacerbée par un système financier qui permet de vendre ce que l’on ne possède pas et d’acheter sans payer.
Petit à petit, l’enjeu pour les groupes financiers, bancaires et industriels, unis autour d’un même objectif strictement financier et non économique, fut d’être dans la meilleure position pour capter la valeur économique créée, faut-il le rappeler, par le travail humain et non par une mécanique boursière alimentée par des crédits ex nihilo.
Avec 40 % de la capitalisation boursière sur la place de Paris, les investisseurs étrangers, notamment anglo-saxons s’accordent à exiger une rentabilité très élevée. Leurs gestionnaires ne jurent plus que par les systèmes dits « systèmes de pilotage par la valeur » qui identifient les principaux leviers permettant de créer de la valeur dans les entreprises. L’un d’entre eux, le critère de création de valeur EVA (pour Economic Value Added) apparaît être l’objectif final des grandes entreprises. Il détermine la rémunération des cadres dirigeants et même non dirigeants.
Pour cet indicateur de gestion EVA, la valeur créée se mesure par la différence entre la rentabilité des capitaux investis et le coût des capitaux engagés, fonds propres et dette inclus. Ainsi, si la rémunération de l’actionnariat excède le taux d’intérêt du crédit, l’entreprise favorisera la dette. C’est ainsi qu’aux Etats-Unis, l’endettement des firmes représente plus de trois fois leurs fonds propres, les firmes rachetant leurs propres actions. Tant pis pour les petits actionnaires américains.
En France, si le coût moyen des fonds propres atteint 15% contre un coût moyen de la dette de 3 %, les entreprises ont encore d’autres possibilités pour améliorer leurs ratios financiers, notamment par des restructurations, en améliorant leur résultat d’exploitation grâce à une productivité ou des économies accrues. En d’autres termes, on s’occupera du salarié d’abord, puis du petit actionnaire après.
Ainsi donc, les concentrations, qui n’apportent aucun avantage tangible aux consommateurs, résultent en définitive de la dictature financière de la création de valeur.

Le succès de la taxe Tobin, l’idée de taxer les investissements directs à l’étranger et d’imposer les bénéfices des multinationales, sont des réponses partielles à « la nécessité de retrouver la maîtrise des gains de productivité du travail détenu outrageusement par les financiers 2 ».
La négociation de l’Organisation Mondiale du Commerce du « Round du millénaire » qui se tiendra à Seattle (USA) verra s’affronter libres échangistes et protec-tionnistes rampants. Le problème est pourtant différent. Il s’agit de savoir comment se répartiront les gains de productivité mondiaux (à suivre).

Janpier Dutrieux 2000
------------------------------
1 : Anis Bouayad, Consultant, expert en stratégie, Le Monde du 14/09/99.
2 : J. Marie Harribey, Université Bordeaux II, Le Monde du 6/10/99.