Chapitre 1 - Ex Ante 

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L’économie émancipée, du mercantilisme aux classiques

 
Les mutations sociales, l’essor de nouvelles techniques et les découvertes qui caractérisèrent la période de la Renaissance, dès le XVe siècle, affranchirent l’économie des autres disciplines. Elle se détacha notamment des conceptions philosophiques et de l’Eglise condamnant la chrématistique, l’accumulation des biens et le prêt à intérêt.
L’apparition de la notion d’État, caractéristique essentielle de la Renaissance, entraîna celle du concept d’économie politique, attribué à Montchrestien[1], et apparu en 1615 pour désigner l’art qui consiste à organiser la création et la circulation des biens dans le cadre national. Puis, le traité de Westphalie en 1648 qui mit fin à la guerre de Trente Ans forgea la norme de l’Etat nation autour de critères ethnoculturels, géopolitique et social. Ces principes nouveaux influencèrent l’économie politique. Plusieurs écoles se succédèrent avec le mercantilisme, la physiocratie, puis le libéralisme, encore présenté comme économie classique.
 
·      Le mercantilisme (de l’italien mercanti) marchand, s’inscrivit dans la continuité de la création des Etats-nations. Il avait pour objectif d’affirmer la puissance nationale. Pour y parvenir, l’Etat nation devait vendre davantage qu’il n’achetait au reste du monde et acquérir en échange les métaux précieux. Il convenait de favoriser les exportations et de limiter les importations.  On instaura des mesures protectionnistes, des droits de douane pénalisaient les importations et des subventions encourageaient les exportations afin de se procurer les métaux précieux qui constituaient une richesse marchande. Plusieurs techniques furent ainsi mises en œuvre. En France, le mercantilisme industriel tendit à satisfaire cet objectif  en développant des manufactures nationales. Colbert promut les manufactures d’Etat des Gobelins et de Saint-Gobain[2]. Le bullionisme (de l’anglais bullion, lingot) ou mercantilisme espagnol, consistait à acquérir plus directement l’or et l’argent,  notamment avec l’exploration du Nouveau Monde, alors que le mercantilisme britannique chercha principalement à développer le commerce extérieur grâce à de solides manufactures et à une puissante force maritime soutenue par la Royal Navy.
 
·      La physiocratie (du grec phusis et kratos, pouvoir de la nature) critiqua cette attitude. Les physiocrates considéraient que la seule création de richesses des nations provenait de leur agriculture. Ils souhaitaient par ailleurs la liberté du commerce et de l’industrie ainsi que la suppression des corporations.
La population d’alors était à plus de 80 % agricole. Les physiocrates distinguaient trois classes sociales :
- La classe productive, ou classe des fermiers. Elle regroupait les paysans qui, par le travail de la terre, fournissaient un surplus (ou « produit net ») supérieur aux frais engagés.
- La classe stérile. Elle regroupait les commerçants, artisans et industriels, qui transformaient la matière, mais ne produisaient pas de richesse.
- La classe des propriétaires, ou classe souveraine, classe distributive. Elle recevait les loyers de la classe des fermiers qu’elle redistribuait en achetant les marchandises de deux autres classes.
Les physiocrates annoncent les classiques et le libéralisme[3]. On leur doit le premier tableau économique publié en 1758 par le docteur Quesnay, médecin du roi. Ils y expliquent comment se créent, circulent et se consomment les biens économiques entre les trois classes sociales décrites, et soulignent leur interdépendance.
 
·      L’économie politique classique, considérée comme fondatrice de l’analyse économique moderne, se développa à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, d’abord en Angleterre puis en France. Elle étudia les mécanismes des marchés et des échanges et énonça des principes et des lois tirés de ces observations, comme la loi de l’offre et de la demande, la loi des débouchés. On considère qu’elle commence avec Adam Smith et son ouvrage de recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations[4]. Comme moraliste et comme économiste, Smith a usé du concept de « la main invisible », sorte de force qui orienterait les comportements dépravés vers le bien commun. Il souligna ainsi qu’un individu qui « ne pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler[5]. »
On prête également à Smith la paternité de nouveaux concepts comme le « pouvoir d’achat », pouvoir économique ou « droit de commandement sur tout le travail d’autrui » qu’il distinguera du pouvoir politique.  Il est, selon Marx, le premier économiste qui cerna le concept de la plus- value.
 
Selon Marx, Smith est le découvreur de la plus-value
Marx écrit : « A. Smith conçoit donc la plus-value, c’est-à-dire le surtravail, l’excédent de travail accompli et de travail réalisé dans la marchandise sur le travail payé, donc sur le travail qui a reçu son équivalent dans le salaire, comme la catégorie générale dont le profit proprement dit et la rente foncière ne sont que des dérivés. Néanmoins, il n’a pas fait de la plus-value en tant que telle une catégorie particulière, il ne l’a pas séparée des formes particulières qu’elle prend dans le profit et la rente foncière[6] »
 
On lui attribue également les premières approches théoriques sur la division du travail, les prix et le salaire, le capital et son accumulation.
 
La division du travail
Smith constata que c’est parce que l’humanité possède la faculté d’échanger des biens que la division du travail se développa. Elle va permettre un accroissement d’habilité chez chaque ouvrier, une « épargne de temps » qui n’est pas possible en passant d’un ouvrage à l’autre, et sans le recours à la technique, à l’invention de machines qui facilitent et abrègent le travail. « Ainsi, chaque homme subsiste d’échanges, et devient une espèce de marchand, et la société elle-même est proprement une société commerçante[7] ».
 
La division du travail est cependant inégale en fonction des espaces, des époques, des activités et des marchés. Cette inégalité de fait va influencer et orienter les développements des productions ultérieures de la société. On sera davantage tenté de produire un bien ou un service qui autorise une division du travail, donc une épargne d’apprentissage à l’habileté, donc de coût, et l’on se détournera des autres productions.  
 
La société marchande est une société dans laquelle chaque individu est producteur ou fournisseur et marchand. Avec la division du travail, chaque homme peut offrir ce qu’il crée et produit sur un marché.
 
Société marchande, économie de marché et libéralisme
 
·      La société marchande va autoriser l’émergence de l’économie de marché sur laquelle s’appuiera la théorie économique du libéralisme économique. Elle créera également les conditions historiques autorisant le développement du capitalisme. On distinguera donc l’économie de marché du libéralisme économique.
Adam Smith, David Ricardo[8] et  John Stuart Mill[9] en Angleterre, et Jean-Baptiste Say[10], en France, sont considérés comme les chefs de file de l’école politique classique. C’est autour d’eux que se développèrent les concepts modernes d’économie de marché et de libéralisme.
A la fin du XIXe siècle, l’école néo-classique prit la suite de  ces auteurs classiques, avec comme fondateurs, pour l’école dite de Cambridge, William Stanley Jevons suivi d’Alfred Marshall, pour l’école dite de Lausanne de Léon Walras suivi  de Vilfredo Pareto, et pour l’école dite de Vienne (ou Autrichienne) Carl Menger suivi de L. Von Mises et F Von Hayek[11].
Ces écoles se définissent comme libérales et s’appuient sur une approche commune de la valeur fondée sur l’utilité marginale. Certains de ses auteurs ont introduit les mathématiques dans  la recherche économique et exploité l’étude microéconomique (partie de l’économie qui étudie les comportements individuels des agents économiques, par opposition à la macroéconomie qui observe l’évolution des ensembles économiques).
 
·      L’économie de marché se définit comme une économie régulée par la confrontation des offres et des demandes qui détermine des prix d’équilibre, sur des marchés où l’information et la concurrence doivent être pures, parfaites et transparentes et en garantir l’égalité d’accès.
Elle implique le respect des lois du marché : confrontation libre de la loi de l’offre et de la demande dans le processus de formation des prix, activité économique générée par l’investissement privé, la libre initiative et la concurrence des entreprises. Elle peut être sociale, c’est-à-dire admettre un certain niveau de régulation publique. Ses règles se prolongent au niveau international dans le libre-échange. C’est l’une des formes du capitalisme
 
Le libéralisme fut d’abord une expression de la connaissance rationnelle, développée par les philosophes des Lumières et les Encyclopédistes, en Europe  au XVIIIe siècle, qui prônaient la primauté des principes de liberté et de responsabilité individuelle.

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[1] - Antoine de Montchrétien (1575-1621), économiste français, Traité d’économie politique (1615).
[2] - Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), grand « commis de l’Etat », contrôleur général des finances, créa plus de 400 manufactures et des compagnies à monopole, favorisant ainsi l’essor  de la grande industrie française.
[3] - On leur attribue la maxime « Laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises ». Ils s’opposaient à l’organisation des métiers en corporations ayant ses propres règles, ou privilèges (du latin priva lex, loi privée), qu’ils tentent de supprimer ainsi qu’au protectionnisme soutenu par les mercantilistes.
[4] - Adam Smith (1723-1790), économiste et moraliste,  Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776).
[5] - Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre IV, chap. 2, Flammarion 1991, pp. 42 et 43. Smith  évoque également « la main invisible » dans  History of Astronomy, 1755 (Adam Smith Essays on Philosophical Subjets, Clarendon Press, 1981, p. 49)  et Théorie des sentiments moraux,  1759, Léviathan, PUF, p.257  (1999).
[6] - Karl Marx,  Théorie de la plus-value,  Le capital, Livre IV Tome 1, Editions sociales 1974, p.79.
[7] - Smith, opus cité, Livre 1, chap. IV, p. 91
[8] - David Ricardo (1772-1823), Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817).
[9] - John Stuart Mill (1806-1873), économiste anglais, fils de l’économiste James Mill qui était l’ami de Ricardo et de Jeremy Bentham, père de l’utilitarisme. Il fonda en 1822 l’Utilitarian Society, système de morale utilitariste. On le situe à la charnière de la pensée libérale et du socialisme utopique.
[10] - Jean-Baptiste Say (1767-1832), Traité d’économie politique, 1803.
[11] -, William Stanley Jevons (1835-1882), économiste anglais, il fonda avec Léon Walras et Carl Menger la « révolution marginaliste », en explorant « l’utilité marginale » d’un bien dont l’augmentation est inversement proportionnelle à la quantité disponible. La théorie de  l’économie politique (1871). Alfred Marshall (1842-1924), économiste britannique, il reprit les théories marginalistes mais s’opposa cependant à Walras. Principes d’économie politique (1890).Léon Walras (1834-1910)  économiste français, fondateur du marginalisme et théoricien de l’équilibre général optimal de concurrence. Il fut également un promoteur d’associations populaires et coopératives. Eléments d’économie pure (1877). Vilfredo Pareto (1848-1923), économiste italien ; il succéda à Léon Walras à la Chaire d'économie politique de l’Université de Lausanne. Carl Menger (1840-1921), économiste polonais, fondateur de l’école autrichienne d’économie. Il développa notamment la notion de valeur d’utilité qu’il opposa à la valeur travail des classiques anglais et de Marx. Principes d’économie (1871). Ludwig Von Mises (1881-1973), économiste autrichien puis américain, animateur de l’école autrichienne, membre de la société du Mont-Pèlerin. Friedrich von Hayek (1899-1992), prix Nobel d’économie 1974 pour ses « travaux novateurs de théorie monétaire et de théorie des conjonctures ainsi que pour ses analyses pénétrantes de l’interdépendance des facteurs économiques, sociaux et institutionnels.»  La route de la servitude (1949), Individualisme et ordre économique (1949).