Chapitre 1 - Production et consommation

extraits (...)


Les objectifs de la politique économique, l’équilibre et le plein emploi. Les théories du policy mix
 
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la théorie de Keynes sur l’emploi fut adoptée pour répondre aux périodes de chômage  et  de récession que le monde avait connu avant-guerre. Keynes soulignait que si l’emploi dépendait des capacités de production de l’entreprise (politique de l’offre), leur niveau de production dépendait du pouvoir d’achat des consommateurs (politique de la demande).
- Hicks et Hansen avaient présenté  dans le cadre de cette théorie le modèle IS/LM[1]. Il repose sur une représentation graphique de deux courbes, l’une de l’investissement et de l’épargne (IS pour investments and savings) et l’autre pour l’offre et la demande de monnaie (LM pour liquidity preference and money supply). L’intersection de ces deux courbes définit un point d’équilibre entre la production disponible sur le marché et la monnaie en circulation. Dans ce modèle, le taux d’intérêt est l’arbitre, car il influence, d’une part, la décision d’augmenter la production, et d’autre part  le choix des agents de consommer ou d’épargner. La politique économique doit  s’attacher alors à  infléchir celui-ci pour assurer l’emploi.
- Le carré magique de l'économiste britannique Nicholas Kaldor[2] est également une représentation graphique qui reprend les quatre objectifs de la politique économique d’un pays : la croissance, le plein emploi des facteurs de production, la stabilité des prix et l'équilibre extérieur de la balance commerciale.
- La règle de Jan Tinbergen est un modèle mathématique qui dispose qu’un Etat doit avoir à sa disposition pour chaque objectif de politique économique un instrument qui lui soit consacré. Elle marque le début d’une rationalisation croissante de la politique économique et des modèles économétriques. Keynes s’opposa avec véhémence à cette méthode[3].
- La règle de Mundell est associée à celle de Tinbergen. Elle la prolonge en affectant chaque instrument à un objectif en fonction de son efficacité relative (appelée aussi principe d'efficacité comparative)[4].
- La policy-mix se dotera d’instruments monétaire et budgétaire indépendants qui seront chargés, en raison de leur efficacité,  pour le premier de  maîtriser la hausse des prix et le taux de change, et pour le second d’assurer le plein emploi des moyens de production.
 
Des explications du chômage. Destruction créatrice, lenteur du déversement et NAIRU
 
Cela dit, au-delà des politiques économiques, monétaires et sociales qui peuvent stabiliser, voire infléchir les mouvements de l’emploi, l’accroissement de la population active non occupée dans les branches de production (chômage et temps partiel contraint)  reste cependant une constante des décennies qui suivirent les Trente glorieuses.
Plusieurs raisons peuvent expliquer l’apparition du sous-emploi et du chômage. On parle fréquemment de chômage  structurel, de chômage conjoncturel, de chômage frictionnel, voire de chômage volontaire.
- Le chômage structurel résulte du déséquilibre entre les offres et les demandes d’emploi. Les compétences des demandeurs ne correspondent pas aux besoins des entreprises.
 - Le chômage conjoncturel s’explique par une baisse de l’activité qui entraîne une réduction des offres d’emploi dans les branches de production.
- Le chômage frictionnel, considéré comme naturel, découle des délais de transmission des informations sur le marché du travail entre demandeurs d’emploi et employeurs.
- Un chômage volontaire peut apparaître lorsque les salariés n’acceptent pas les nouvelles conditions du marché du travail (baisse salariale, mobilité) alors que les allocations de compensation semblent leur suffire[5]. 
- Enfin, les comptables et statisticiens publics procèdent souvent à une classification des demandeurs d’emploi. On parle de catégorie A pour les « demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi[6]. »  
 
Le sous-emploi peut trouver son origine dans les déséquilibres de la politique de l’offre des entreprises, ou de la politique de la demande des consommateurs. On peut rattacher à la première la « destruction créatrice », que produisent, d’une façon générale, les innovations, et de la lenteur des déversements d’emploi d’un secteur à l’autre. On rattachera à la seconde l’étude du lien entre taux de chômage et inflation.  
- La destruction créatrice est un concept forgé par Joseph Schumpeter qui désigne les conséquences inévitables qui résultent des innovations continues du capitalisme. Celles-ci entretiennent de nouveaux modes de production et de consommation, dans les relations de l’offre à la demande, qui conduisent à abandonner les anciens. « Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme ; c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise doit, bon gré mal gré, s’y adapter[7].»
Elle autorise l’expression et le renouvellement du capitalisme dans un « ouragan perpétuel », assurant un monopole éphémère à certains innovateurs sur le marché, vite remplacés par d’autres.
A l’origine, Schumpeter distinguait cinq types d’innovations : la fabrication de biens nouveaux, les nouvelles techniques de production, les nouveaux débouchés, les nouvelles matières premières et les nouvelles organisations du travail. Mais ces innovations ne sont pas sans détruire des anciens marchés, sans changer les comportements, et sans rendre inutiles ou dépassés les postes de travail de nombreux agents, ce qui conduit au chômage.  
- Une autre raison peut s’expliquer par la théorie du déversement. En effet, comme l’expliquèrent Alfred Sauvy et Jean Fourastié[8], concepteurs de cette théorie, on ne peut pas dire que la machine tue l’emploi, mais elle l’oblige quand même à se déplacer inexorablement. L’accroissement des populations sans emploi a ainsi pu traduire, à certaines époques, la lenteur et la difficulté de ce déplacement des emplois détruits, notamment dans les secteurs primaire et secondaire vers le secteur tertiaire. Le progrès technique rend inutile l’emploi dans certains secteurs, mais accroît la productivité, baisse les coûts et augmente les revenus. Il suscite également de nouveaux besoins qui viennent modifier la structure de l’appareil productif. Ainsi, par le passé, les gains de productivité agricole ont déplacé l’emploi vers l’industrie et les services publics. Mais le déversement du secondaire vers le tertiaire est déjà plus complexe[9]. Quand une manufacture ou une entreprise, dont les chaines de production obéissent aux règles du taylorisme, licencie, l’emploi se déplace généralement vers les services, dépendants le plus souvent d’une multitude d’entrepreneurs distincts, ce qui implique une multiplication des déversements et un allongement des délais de recherche et d’adaptation aux nouveaux emplois.
Du milieu du XIXe siècle à la décennie 1970, la répartition des emplois suivait l’installation des pôles industriels. L’emploi se déversait d’une unité de production à l’autre sans nécessiter des périodes d’adaptation, voire de formation des agents. La division du travail s’opérait à l’intérieur de l’entreprise. A présent, le déversement éclate et se parcellise dans une succession d’unités de production.  La division du travail s’est prolongée en externe dans des entreprises de sous-traitance. En 2001, il y avait en France 2.352.740 entreprises dont 2.271.740 (soit 96,5 % du total) qui employaient moins de vingt salariés, et dont la moitié environ n’employait aucun salarié.
 
La France est un pays de petites et moyennes entreprises (PME), et de très petites entreprises (TPE). En 2005, selon la Commission européenne, les PME représentaient 98 % des entreprises de l’Union européenne et fournissaient 65 millions d’emplois.
 
Cette nouvelle donne est commune aux pays industrialisés dans lesquels, depuis le milieu des années 1980, selon l’Organisation de coopération  et de développement économiques (OCDE), la croissance du nombre des travailleurs indépendants  est plus rapide que celle des travailleurs salariés[10]. Cependant, l’emploi offert par ces unités de production, principalement dans le secteur tertiaire, principal créateur d’emploi depuis la décennie 1970, s’est qualifié et exige une pratique ou une connaissance spécifique qui ralentit le déversement des postes de travail obsolètes.
 
En 2001, on dénombrait en France une entreprise pour quatre habitants dont 96 % occupaient moins de 20 salariés et 50 % un seul salarié. L’emploi indépendant progresse partout dans les pays industrialisés.
 
- Une autre explication au développement du chômage fut donnée par le rapport qu’il entretiendrait avec l’inflation.
Cette théorie, connue sous le nom de courbe de Phillips[11], établit un lien entre le taux d’inflation et le taux de chômage. Elle constate que les salaires nominaux, en résistant aux pressions à la baisse, entretiennent l’inflation. On en déduit qu’à défaut de pouvoir les baisser, il faut choisir entre un faible taux d’inflation et un taux de chômage élevé (en ce cas, les entreprises n’embauchent pas) ou un faible taux de chômage qu’accompagne un taux d’inflation élevé. Mais si une interprétation  keynésienne de cette courbe prévalut d’abord, dans la décennie 1970, avec l’apparition de la stagflation (période de stagnation économique avec fort taux de chômage et fort taux d’inflation), une hypothèse monétariste fut avancée. Elle fut formalisée par Milton Friedman avec le concept de NAIRU (Non-accelerating inflation rate of unemployment) ou taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation. Il s’agissait d’un taux de chômage naturel qui ne venait pas accélérer le taux d’inflation. Chaque pays disposerait, selon cette thèse, d’un taux de chômage naturel qui lui est propre en fonction de la flexibilité de leur marché du travail. 
 
La courbe de Philips souligne la relation inverse entre le taux de chômage et le taux d’inflation. Le NAIRU détermine le taux de chômage minimal qui n’active pas l’inflation.
 

Le NAIRU considère qu’il existe dans chaque pays un taux de chômage naturel en dessous duquel le risque de l’inflation s’accroît.
En France, ce taux était fixé en 1997 à 9 % par le ministère des Finances et fut repris dans des raisonnements macroéconomiques ultérieurs. Cependant, les études empiriques ne vérifient pas toujours le NAIRU. Il reste donc que son utilisation abusive, voire irrationnelle, justifie les politiques monétaires neutres puisqu’elle permet de dénoncer toute relance économique par une politique monétaire active, mais encourage, en revanche, les politiques de déréglementation, notamment de flexibilité du travail, de restriction salariale, et de réduction du coût du travail.
 
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[1] - cf.  Prospérité et partage Livre I. Chapitre 8
[2] - Nicholas Kaldor, 1908-1986. Il participa à l’élaboration du rapport Beveridge.
[3] - Keynes reprocha à Tinbergen de préférer les labyrinthes de l’arithmétique à la logique. Il condamna les « méthodes pseudo-mathématiques (…) qui donnent une figuration symbolique d’un système d’analyse économique...(et qui) ne sont que pures spéculations, aussi imprécises que leurs hypothèses initiales, elles permettent aux auteurs d’oublier dans le dédale de symboles vains et prétentieux les complexités et les interdépendances du monde (Keynes, 1936.1, 1982, p. 298.299) Gilles Dostales, Keynes et ses combats, Albin Michel 2009.
[4] - Cette analyse l’amènera  à concevoir  son « triangle des incompatibilités ».
[5] - Selon Jacques Rueff, le chômage important en Grande-Bretagne dans les années 1920 avait pour origine la rigidité des salaires et la puissance des syndicats anglais et la générosité des allocations chômage.  Il s’agissait d’un chômage volontaire. Les variations du chômage en Angleterre, Revue politique et parlementaire, 10 décembre 1925, L’assurance chômage, cause du chômage permanent, Revue d’économie politique, 1931.
[6] - Jusqu’en 2008, on comptabilisait 8 catégories statistiques de demandeurs d’emploi, selon la nature du contrat demandé, contrat à durée indéterminée (CDI), à durée déterminée (CDD), intérim, etc.  Depuis, on retient 5 catégories de A à E : A sans emploi, B ayant exercé une activité réduite courte durant le dernier mois, C ayant exercé une activité réduite longue, D qui ne sont pas tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi en raison d’un stage, d’une formation, et E qui ne sont pas tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi comme, par exemple, les bénéficiaires de contrats aidés.
[7] - Joseph  Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1943, éd. 1951 Payot, p. 107.
[8]  - Alfred Sauvy (1898-1990), économiste, démographe, directeur de l’Institut National des Etudes démographiques de 1945 à 1962. La machine et le chômage. Dunod 1980.  On lui doit l’expression « Tiers monde ». Jean Fourastié (1907-1990), économiste. Ses travaux portent notamment sur les prix, la productivité et le progrès technique. On lui doit l’expression des « Trente glorieuses ».
[9]  -  Une société en quête de sens, Jean-Baptiste  de Foucault, Denis Piveteau, éd. Odile Jacob. 1995.
[10]  - Pour une économie sociale de marché, Maria Nowak, Le Monde du 20 janvier 1998.
[11] - Alban William Phillips (1914-1975), économiste néo-zélandais, publia en 1958 The relationship between unemployment and the rate of change of money wages in the United Kingdom, 1861-1957 qui étudia les liens entre salaires nominaux et taux de change au Royaume-Uni sur le deuxième partie du XIXe siècle et la première du XXe siècle.


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