Chapitre 11 - Des conséquences du  krach de 1929 :
De la Grande dépression au New Deal 

extraits (...)


Enfin pour arrêter la crise financière consécutive à l’abandon de l’étalon-or par l’Angleterre, Hoover incita les banquiers à créer le 6 octobre 1931 la Compagnie Nationale de Crédit  pour éviter la banqueroute des banques, puis la Société pour le financement de la reconstruction (Reconstruction Finance Corporation).
 
La proposition de loi Goldsborough
 
C’est dans ce contexte de manque de moyens de financement et d’effondrement général du système bancaire, que le député démocrate du Maryland Thomas. Alan Goldsborough présenta le 2 mai 1932 une proposition de « loi ayant pour objet de rendre au Congrès son pouvoir constitutionnel d’émettre de la monnaie, d’en régler la valeur, et de fournir un revenu monétaire à la population suffisant pour lui permettre de consommer la production selon la pleine capacité du commerce et de l’industrie des Etats-Unis[1]. » Cette proposition s’inscrivait dans la tradition populiste initiée par Andrew Jackson  et entendait renouer avec la Constitution américaine de 1787 qui  avait donné au Congrès le droit de frapper la monnaie et d’en régler la valeur. Nous avons vu que ce droit lui fut retiré avec la loi créant la Banque de réserve fédérale (FED) le 23 décembre 1913. Cette proposition devait « permettre à l’administration de payer la dette nationale et de boucler son budget, non par l’argent emprunté et des taxes, mais par sa capacité de production. » Il prévoyait  également un escompte sur les prix, remboursable aux producteurs, et un dividende commençant à 5 dollars par mois à chaque citoyen de la nation. Il s’agissait là d’un projet d’application des propositions émises par C.H. Douglas[2], qui furent reprises dans les provinces canadiennes d’Alberta et de Colombie-Britannique par les créditistes Réal Caouette et Aberhart. Cette proposition de loi, adoptée par 289 députés contre 60, fut vigoureusement combattue par les représentants de la FED, et finalement repoussée par le Sénat, notamment par le sénateur Carter Glass, ancien secrétaire du Trésor[3]. Les Américains lui préférèrent un an plus tard le plan keynésien du New Deal de Roosevelt.
 Il faut signaler qu’à l’époque, la règle était sur le plan social, aux Etats-Unis, de ne pas secourir les chômeurs afin de ne pas perturber la loi de l’offre et de la demande. En revanche, de longue date, les « vétérans », c’est-à-dire les anciens combattants, recevaient des secours. Or, ceux-ci étaient pour la plupart au chômage. Mais quand on voulut étendre ces secours à l’ensemble des chômeurs, dont le nombre ne cessait d’augmenter, un obstacle surgit : le manque de moyens de financement. Le budget fédéral, auparavant excédentaire, s’était contracté, et en 1931 le déficit apparut. Le rétablissement de l’équilibre budgétaire devint alors l’idée fixe de Hoover jusqu’à la fin de sa présidence.
 
La résurgence des monnaies locales
 
Les conséquences de l’effondrement de la Bourse de New York ne tardèrent pas à se manifester en Europe. En Allemagne, l’apport de capitaux étrangers, notamment américains, se contracta. Les réserves en devises de sa Banque centrale, la Reichsbank, diminuèrent concurremment, provoquant même des mouvements de panique qui obligèrent le gouvernement du Reich à décréter le 20 juillet 1930 la fermeture des banques pendant deux jours. Celles-ci furent nationalisées alors que le taux d’escompte de la Reichsbank était  porté à 20 %. L’indice de la production qui était encore de 74 en 1931 tomba à 55 en juin 1932, le nombre des chômeurs s’éleva jusqu’à six millions. Ils ne recevaient alors aucune aide de l’Etat.
 
C’est dans ce contexte dramatique de récession que les bons d’échange et les substituts monétaires réapparurent pour tenter de combattre les effets dépressifs de la politique déflationniste menée par le Chancelier Brüning. Comme les bractéates, les méreaux, et les monnaies de foire médiévales, ces substituts monétaires ne pouvaient être thésaurisés. Ils étaient émis pour couvrir une nouvelle production, et annulés lors de sa destruction ou de sa consommation. Ils apparurent tout d’abord en 1930, à Scwarenkañachen, petit village de Bavière, alors que le chômage sévissait depuis deux ans dans les mines de charbon. On raconte que c’est un villageois, Hans Tim, qui eut l’idée de mettre en circulation un bon d’échange, le « warâ » (de ware, marchandise et warung, valeur monétaire). Ces warâs circulaient entre les membres consommateurs et producteurs d’une Société d’Echanges Commerciaux (SEC) qui réunissait des partisans de la monnaie franche de Silvio Gesell. Dans cet esprit, le warâ valait un mark, mais il perdait 1 % de sa valeur par mois afin d’inciter son possesseur à l’échanger rapidement contre un bien ou un service et à en accroître ainsi la vélocité. 50.000 warâs furent prêtés au propriétaire d’une mine de charbon locale, H.Hebecker, qui, de la sorte, put continuer ses activités et payer les mineurs. Avec les warâs, ceux-ci réglèrent leur charbon à Hebecker, se désendettèrent et achetèrent des biens de consommation, ce qui permit aux commerçants de les remettre à leur tour à leurs fournisseurs et grossistes. La boucle économique se recréait. La reprise fit tache d’huile à d’autres villages. Les commerçants préféraient perdre 1% par mois sur les warâs plutôt que de voir leurs stocks s’accroître. Les warâs commencèrent alors à circuler en Allemagne. Mais pour les juristes de l’Etat allemand, le warâ était « une monnaie en contravention avec le droit souverain de l’Etat, car un particulier ne peut pas se permettre de créer et d’émettre de l’argent sans illégalité ». En revanche, pour ses utilisateurs, le warâ n’était pas une monnaie, car il n’avait pas de couverture, il n’était pas remboursable, il ne portait pas intérêt et n’était qu’un instrument d’échange, émis par une association, la SEC warâ. Hélas, malgré un procès gagné par cette association, le Chancelier Brûning en interdit la circulation le 30 octobre 1931. L’expérience allait pourtant inspirer les Autrichiens. En 1932, le Bourgmestre de la commune de Wôrgl décida, avec sa municipalité et  l’accord de la population, de la Caisse Municipale locale et d’un arrangement avec la banque locale, d’émettre des « bons de monnaie franche ». 32.000 schillings furent échangés contre des Bons municipaux de monnaie franche le 1er août 1932. Un tiers seulement fut nécessaire pour remettre l’économie en place. La ville régla ses dettes à la mi 1933, le commerce et l’industrie reprirent. Sept routes neuves, douze rues nouvelles furent construites et des travaux de reboisement et de canalisation entrepris. Devant le redressement économique spectaculaire que ces bons de monnaie franche engendraient, l’économiste américain Irving Fisher vint à Wôrgl diriger une commission d’enquête en décembre 1932. Il devait en tirer son livre « Stamp Strip » en 1934. En 1933, une piscine fut achevée et un nouveau pont porta l’inscription « Construit en 1933 avec de l’argent libre ». De proche en proche, de nombreuses communes adoptèrent dans les mois qui suivirent les bons de monnaie franche sous forme de « Bons du travail » à Kuishbichl, de « Monnaie de secours » à Innsbruck. Mais là encore, la Banque centrale de Vienne déposa une plainte devant  la Cour Suprême autrichienne. Celle-ci admit néanmoins que la monnaie à timbre avait prouvé ses qualités de moyens d’échange et que les billets émis avaient une valeur effective. Mais elle gagna son procès. Ces expériences restèrent pourtant dans les mémoires et traversèrent les époques et les frontières. Elles devaient réapparaître dans les années 1950 et 1980.   

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 Un rapprochement saisissant :
- Dans la fable de J. Galbraith que nous avons citée précédemment, les fournisseurs se contentent d’une partie des bénéfices qu’a permis la circulation d’une fausse monnaie et n’annulent pas les ventes.
- Ici, les commerçants préfèrent perdirent 1 % sur les warâs plutôt que de ne rien vendre.
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Le New deal
 
Aux Etats-Unis, les démocrates succédèrent aux républicains le 8 novembre 1932. Dès les trois premiers mois, l’administration du président démocrate Franklin Delano Roosevelt prit toute une série de lois que l’on appela le « New Deal », la Nouvelle Donne. Face à l’effondrement du système bancaire et au retrait généralisé des dépôts, le président Roosevelt fit saisir l’or, suspendit le remboursement des dépôts bancaires, émit de nouveaux billets et réorganisa les banques. D’une part, pour sauver le système de crédit, un moratoire des paiements bancaires fut proclamé. D’autre part, la « Reconstruction Finance Corporation » précédemment créée sous Hoover,  fut chargée de soutenir les banques en difficulté (près de 6500 en 1935) sous la forme de participation dans leur capital, ce qui n’interdit pas la liquidation de 2300 d’entre elles. Ce programme put également commencer à engager des fonds fédéraux à hauteur de 500 millions de dollars pour aider les grandes entreprises, notamment les chemins de fer et les banques.
- A la fin de février 1933, le président Roosevelt décréta une semaine de fermeture des banques (Banking holiday) afin de juguler la panique monétaire qui se répandait.
- Le 19 avril 1933, l’étalon-or fut abandonné par les Etats-Unis et le 12 mai, la dévaluation fut acceptée avec l’amendement Thomas, inséré par le Congrès dans une loi agricole, l’Agricultural Adjustment Act, qui autorisa une dévaluation jusqu’à 50 % de la valeur du dollar.
- L’Agricultural Adjustment Act  invita les agriculteurs à réduire leur production pour combattre l’accumulation des stocks et la baisse continue des produits agricoles. Ils reçurent en contrepartie des indemnités financées théoriquement par un impôt sur l’industrie. Le revenu agricole monétaire augmenta ainsi de 24 % dès 1933. 50 % de cet accroissement avaient, en 1935, une source indemnitaire.
- Le National Industrial Recovery Act du 16 juin 1933 eut pour objectif général d’enrayer la chute des prix et de rénover l’organisation de la production industrielle. Il admit les trusts[4], alors formellement proscrits, sous réserve des codes de concurrence loyale créés à cet effet. De nombreuses revalorisations et des minima salariaux furent instaurés pour soutenir et relancer la consommation, les salariés bénéficièrent du droit de se syndiquer. Enfin, afin d’aboutir à une nouvelle redistribution du pouvoir d’achat, la durée du travail fut réduite sans compensation salariale.
 
· La régulation financière : le Glass Steagall act
 
Conséquence directe du krach, le système bancaire fut réorganisé avec le Glass Steagall act adopté le 19 juin 1933 sur l’initiative du sénateur Carter Glass et du représentant Henry Steagall. Les années précédentes avaient révélé l’impuissance de la FED à limiter les crédits ex nihilo, car de nombreuses banques commerciales, les State banks, étaient restées extérieures à son système de régulation. De surcroît, comme les règlements s’effectuaient davantage par chèques bancaires que par traites commerciales, les banques qui avaient utilisé leurs dépôts à vue à des achats de titres ou à des avances sur titres ne pouvaient retrouver leur mise et frôlaient la faillite. Il importait donc d’obliger toutes les banques à respecter une même discipline.

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[1] - Irving Fisher, Booms and depressions, Some first principles, pp. 149-152,  The Goldsborough of 1932, Adelphi company 1932.  Alain Pilote, Vers Demain, octobre novembre 1996, W.E. Turner, Stable money.
[2]  - Notamment dans l’annexe sur l’Ecosse de Social credit, 1924.
[3] - Carter Glass (1858-1946) Sénateur et secrétaire d’Etat américain. Il fut l’un des co-fondateurs de la FED en participant à l’élaboration du Federal reserv act. Bien que démocrate, il s’opposa au New Deal.
[4] - Issus de la  fusion entre des entreprises, les trusts constituent des oligopoles à l’inverse des cartels, ententes entre entreprises qui demeurent juridiquement distinctes, mais limitent également la concurrence en exerçant un pouvoir de monopole.