Chapitre 12 –  Un régime de change propice
aux manipulations monétaires

extraits (...)

Par ailleurs, la Banque d’Angleterre était tenue de changer les billets reçus ou dépôts créés contre de l’or, si la demande lui en était faite.
Ce dispositif sera encore conforté par une loi de 1883, réaffirmant le privilège accordé à la Banque d’Angleterre, mais surtout l’obligeant à faire connaître le montant de ses émissions  et de son encaisse or. On adopta alors la règle de Palmer  (énoncée par Horsley Palmer, gouverneur de la Banque d’Angleterre) qui disposait que les réserves métalliques devaient couvrir un tiers de l’actif de la banque.  Cette règle n’interdit cependant pas une nouvelle crise monétaire en 1886 qui aurait pu conduire à la suspension de la convertibilité des billets  si la Banque de France n’était pas venue la soutenir.
 
L’étalon-or, monnaie unique internationale
 

Dans un système d’étalon-or, les monnaies nationales sont une subdivision de l’or, qui joue le rôle de monnaie supranationale et d’étalon monétaire international. On en rappellera tout d’abord le principe.
Le système de l’étalon-or est un régime de changes fixes qui a pour corolaire la libre circulation internationale de l’or et des capitaux. Selon le mécanisme déjà énoncé par David Hume, ce système ajuste automatiquement la balance des paiements des pays membres. Cependant, ce système contraignant qui faisait dépendre la masse monétaire du volume d’or détenu par le pays limitait les émissions de monnaie de crédit, réduisait l’inflation, mais freinait la croissance, comme le souligne le tableau ci-dessous.



Quoi qu’il en soit, le principe d’un régime de changes fixes à couverture métallique était admis par la communauté internationale. Il perdura jusqu’en 1914.
Dans les faits, au XIXe siècle, le Royaume uni qui était la plus importante puissance commerciale, financière et coloniale, put assurer la couverture or de la livre sterling grâce aux réserves qu’elle accumula. Mais le système de l’étalon-or dériva progressivement vers un système d’étalon-sterling qui permit de mieux assumer la domination de l’Empire britannique sur le reste du monde.

Par ailleurs, le système d’étalon-or avait un coût : le volume de l’activité économique, et de l’emploi, qui dépendait des mouvements de sorties ou de rentrées de l’or, était très instable. Les Etats commencèrent à s’échapper de ce carcan économique et prirent quelques libertés. Le Royaume-Uni dont la monnaie était devenue la principale monnaie de réserve réduisit ainsi la couverture or de la livre sterling de 100 % à 50 % puis à 30 % afin de permettre à la Banque d’Angleterre de mener une politique monétaire plus active et moins dépendante des aléas commerciaux. Le Royaume-Uni a ainsi pu  s’échapper du mécanisme d’ajustement automatique des balances en rendant le niveau de sa masse monétaire, et les taux d’intérêt qui la dirigeaient, indépendants de son commerce extérieur. C’est ainsi que subrepticement la livre sterling remplaça l’or dans les réserves des Banques centrales.
 
L’étalon-or est un système qui encourageait, à l’extérieur du pays, la liberté de circulation des marchandises et des capitaux, mais qui, à l’intérieur, assujettissait l’activité économique nationale. Il limitait le volume de monnaie à celui de l’or détenu. Il obligeait le pays à la flexibilité des prix et à la réduction des revenus distribués. Il fut un corolaire du libre-échange.
Von Mises, l’un des principaux animateurs de l’école autrichienne, partisan de l’étalon-or, en présenta les caractéristiques :
- La monnaie doit avoir une couverture-or. Selon lui, « Partout où l’étalon-or est en usage, les billets de banque sont en tout temps convertibles en monnaie or, sur simple demande de leurs détenteurs. Ceci a pour effet de rendre impossible la dévaluation des billets de banque par rapport à l’or. Il s’ensuit qu’on peut définir l’étalon-or comme un système où la valeur de l’or en unités monétaires est fixée par la loi. »
- L’émission monétaire est indépendante du pouvoir politique souligne Mises. « Par rapport à la monnaie libre, c'est-à-dire à une monnaie dont la valeur n'est pas liée à celle d'un métal précieux, l'étalon-or a ce grand avantage d'affranchir le pouvoir d'achat de l'influence des fluctuations politiques. »
- Le régime de changes est fixe.  « En ce qui concerne les transactions commerciales et financières avec l'étranger, il a l'incomparable avantage de fixer la valeur des échanges monétaires entre les différents pays. Les devises nationales ne varient que légèrement entre deux cotes qui sont à peu près immuables et fixées pour chaque devise par rapport à chacune des autres : ce sont les gold points, les points d'or d'entrée ou de sortie[1]. »
Pour rééquilibrer ce solde et pouvoir accroître la masse monétaire, il faut augmenter la productivité nationale ou réduire les coûts salariaux, comme le suggère le mécanisme de Hume.
- L’étalon-or est le corollaire du libre-échange. Pour Mises, « il assurait la stabilité des changes. C’était un corollaire du libre-échange et de la division internationale du travail. C’est pourquoi les partisans de l’étatisme et du protectionnisme radical le dénigraient et demandèrent sa suppression. (...). L’étalon-or ne s’effondra pas. Les gouvernements l’ont détruit. Il était aussi incompatible avec l’étatisme que l’était le libre-échange[2]. »
 
En France, les rigueurs de l’étalon-or ont incité les agents à développer d’autres instruments d’échange (billets, traites, reconnaissances de dettes). Ils n’étaient pas tous remboursés : « On voit ainsi se développer les billets et effets de commerce entre les commerçants au point de devenir, lorsqu’ils sont endossés par de très nombreux commerçants d’un quartier, une véritable « monnaie de papier ». De plus, « marchands de vin, gargotiers et logeurs prêtent régulièrement de l’argent, et tout comme les boulangers, épiciers ou coiffeurs, ils font crédit. Les crédits et les dettes non remboursés échouent régulièrement en justice de paix, formant une large part des causes appelées (….) l’aspect proprement économique du phénomène (…) souligne tant la soif de liquidités que l’absence d’un système institutionnalisé de crédit adapté aux budgets et aux pratiques populaires (si l’on excepte l’établissement du Mont-de-piété)[3]. »
Proudhon, observateur avisé de ces phénomènes, dénoncera l’idole métallique : « L’or est le talisman qui glace la vie dans la société, qui enchaîne la circulation, qui tue le travail et le crédit ; qui constitue tous les hommes dans un esclavage mutuel. Il faut donc détruire encore cette royauté de l’or ; il faut républicaniser le numéraire, en faisant de chaque produit de travail une monnaie courante[4]. »
 
A sa suite, Silvio Gesell, lecteur averti de Proudhon,  développera la même argumentation : « Lorsque Proudhon eut compris que l’argent fait fonction de verrou, son mot d’ordre  fut : « Combattons le privilège dont jouit l’argent, en élevant les marchandises et le travail au rang du numéraire. Car lorsque deux privilèges s’affrontent, ils s’annulent réciproquement. Conférons aux marchandises le poids de l’argent comptant : les privilèges se balanceront[5]. »

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[1] - F. Von Mises in Aujourd'hui, première année, numéro 4, daté du 15 février 1938, pp. 153-161.
[2] - Ludwig Von Mises, Le gouvernement omnipotent. De l’Etat totalitaire à la guerre mondiale. 4e partie : L’avenir de la civilisation occidentale. Librairie de Médicis 1947.
[3] - Thierry Menuelle,  Dictionnaire Proudhon, sous la direction de Chantal Gaillard et Georges Navet, éd. Aden 2011, page 127, qui cite Laurent Clavier, Quartier et expériences politiques dans les faubourgs du Nord-Est parisien en 1848, Revue d’histoire du XIXe siècle, 33.2006, p. 135. 
[4] - Pierre Joseph Proudhon,  Organisation du crédit et de la circulation et solution du problème social sans impôt, sans emprunt, Œuvres complètes (1840-1865), éd. Lacroix, pp. 23-24.
[5] - Silvio Gesell, L’ordre économique naturel, éd. Rivière 1948, page 7.