Chapitre 13 -  De la crise des crédits « subprime » aux crises systémiques 

extraits (...)


Mais ces baisses des taux d’intérêt ne relancent pas systématiquement la production, notamment si le crédit ne s’engage pas dans le circuit économique, quand la monnaie est utilisée à d’autres usages que l’investissement productif ou l’achat de biens. Ce fut notamment le cas après la crise de 2008, comme il fut démontré ici. En 1998, le « Yen carry trade » (le yen porte le commerce) avait déjà démontré l’incapacité du système bancaire à financer l’activité économique[1]. On dénonça également les mesures d’austérité et de rigueur qui accompagnent les aides accordées par le FMI et la Banque mondiale. Ces prêts délivrés aux pays défaillants sont souvent subordonnés à des plans de redressement économique et financier, qui ne s’avèrent pas toujours positifs. Ils peuvent en revanche générer, faute d’un contrôle suffisant sur leur utilisation, un enrichissement sans cause. De surcroît, le FMI est souvent accusé d’apporter indirectement aux Etats, et à leurs systèmes budgétaire et financier, une protection qu’il n’a pas à leur donner en assurant un rôle de prêteur en dernier ressort contraint qui peut les déresponsabiliser et inciter les acteurs, notamment les banques, à oublier les risques et à faire preuve d’imprudence. Ce fut le cas avec la crise de l’Etat russe.
 
Pour conclure, on peut donc résumer le processus d’enchevêtrement des créances et des dettes issu de la création de monnaie ex nihilo par les banques secondaires.
Comme ont pu le dépeindre Paul H. Dembinski et Jean Michel Bonvin : « Le métier des banques consiste à jouer avec les échéances des contrats individuels, de façon à être en mesure de prêter plus de moyens de paiement au public qu’elles ne détiennent d’espèces. Elles transforment en harmonie macroéconomique la cacophonie des horizons temporels des contrats individuels. La variété des temps des contrats de crédit et de dépôt permet à la banque de composer les deux côtés de son bilan de manière à ce que, bloc par bloc, les échéances des créances et des engagements concordent. Aussi, la banque assure sa liquidité et sa solvabilité en jouant sur son portefeuille d’échéances, comme le chef d’orchestre a besoin de la variété des instruments pour faire de la musique[2].» Nous avons ainsi affaire à un ensemble constitué d’une multitude d’émetteurs privés de monnaie de crédit bancaire (banques secondaires) qui s’ignorent l’un l’autre. Chacun ignore lorsqu’il émet des crédits si des dépôts nouveaux de terme aussi long lui permettront de les couvrir. Cette création de crédits ex nihilo par les banques secondaires produit des faux droits monétaires puisque le même dépôt pourra être dépensé plusieurs fois, par le déposant et par les emprunteurs. Or, ces faux droits ne pourront être honorés que si un nouveau flux de dépôts, souvent constitués par le retour de précédents crédits, s’avère suffisant. Cette reconstitution des dépôts n’est cependant pas toujours réalisée. Chaque émetteur l’ignore individuellement. Le risque est alors que le volume des dépôts se réduise, si les débiteurs s’avèrent insolvables ou si des clients quittent la banque. La banque ne pourra pas restituer leurs avoirs aux déposants ce qui entraînera des conséquences en chaîne, faillites et récessions.

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Les crises financières ont toutes les mêmes origines
Elles s’articulent autour de :
- la mauvaise qualité des contreparties monétaires,
- le développement incontrôlé de la monnaie de crédit bancaire ex nihilo par une multitude d’agents privés,
- les fuites de la monnaie des circuits économiques au bénéfice des circuits financiers,
- les anticipations autoréférentielles spéculatives des marchés qui induisent des placements éphémères de capitaux erratiques.
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« Partout, et à toute époque », soulignait Maurice Allais, « les mêmes causes génèrent les mêmes effets. Toutes les grandes crises du XIXe et XXe siècles ont résulté du développement excessif des promesses de payer et de leur monétisation. (...) L’absence totale de toute remise en cause du fondement du système du crédit tel qu’il fonctionne actuellement, à savoir la création de monnaie ex nihilo par le système bancaire et la pratique généralisée de financements longs avec des fonds empruntés à court terme est, à ce sujet, particulièrement significative [3].» Ce développement incontrôlé de crédits, et les fuites de la monnaie du circuit économique qui en résultent, favorisent les hausses spéculatives et conduisent à des transferts invisibles de richesses et à leur concentration au détriment du plus grand nombre.
En abandonnant aux banques secondaires le pouvoir d’injecter de la monnaie de crédit au-delà des épargnes de même terme qu’elles détiennent, les Etats ont fragilisé leurs Banques centrales qui sont aujourd’hui incapables, même en coordonnant leurs efforts, de contrebalancer les mouvements erratiques des capitaux et d’en annuler les effets dépressifs et déstabilisateurs.
Les crises commerciales, bancaires et financières ne datent pas d’aujourd’hui. Cependant, la responsabilité individuelle restait hier circonscrite aux seuls preneurs de risques (aux banques elles-mêmes, aux épargnants trop avides, aux entrepreneurs). Au XIXe siècle, la discipline de l’étalon-or qui exigeait la couverture intégrale de tous les crédits par des dépôts, et des dépôts par des encaisses[4], limitait, voire supprimait, le refinancement aujourd’hui quasi contraint par le risque systémique de la Banque centrale « prêteur en dernier ressort.». Mais cette exigence de couverture intégrale de tous les crédits par des dépôts de terme aussi long qui était à l’origine de la théorie bancaire fut progressivement abandonnée. Elle n’est plus imposée aux établissements bancaires dont la fonction commerciale n’entretient que de lointains rapports avec l’intérêt public et social. On a pu déplorer après ces crises récurrentes  que les Banques centrales, si réservées pour injecter directement auprès des agents non financiers de nouvelles liquidités pour soutenir l’activité  économique et l’harmonie sociale, soient en revanche d’une obséquieuse générosité pour renflouer les pertes des banques secondaires et de quelques spéculateurs cupides. Cette amoralité s’explique pourtant par la dérive du pouvoir politique qui a autorisé des établissements privés à émettre de la monnaie, à reporter sur la collectivité les dommages et intérêts des préjudices dont ils sont responsables, et en est devenu l’obligé serviteur.
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[1] - Le Japon était, en 1998,  pour la première fois depuis plus de vingt ans, en récession. Sa Banque centrale baissa son taux de refinancement à  0,5 % afin de relancer son économie. Or, malgré la presque gratuité de la monnaie, les entreprises et les particuliers ne demandèrent pas de crédit. En revanche, les financiers internationaux empruntèrent des capitaux en yens qu’ils placèrent ensuite sur les places occidentales. Ce mode de spéculation fut appelé « Yen carry trade».
[2]  - Paul H. Dembinski, Jean Michel Bonvin, Le Jubilé, une idée pour imposer un rythme à la finance, Observatoire de la Finance, Université de Fribourg, in Rapport moral sur l’argent dans le monde, 2000, Montchrestien, pp. 132-139.
[3]  - Maurice Allais, L’impôt sur le capital et la réforme monétaire, Hermann 1976.
[4] - On sait que jusqu’en 1914, chaque déposant pouvait (en principe)  exiger le remboursement de son billet de banque dans le poids or garanti qu’il représentait.