Chapitre 13 – Le souci de la maison commune

extraits  (...)

Or, la division internationale du travail apparaît  quelque peu incompatible avec le respect des environnements. Elle favorise les importations à bas coûts et bas salaires au détriment des productions locales. Elle implique en revanche d’importants coûts environnementaux qui coûteront demain à l’humanité entière. On a précédemment vu que la mise en place de normes environnementales et sociales, notamment dans les pays développés, a eu pour conséquence de transférer des activités et des entreprises polluantes dans les autres  pays  moins respectueux de ces impératifs pour produire à plus bas coût[1].
En définitive, les pays qui mettent en œuvre un patriotisme économique pour protéger leurs environnements pourraient promouvoir un modèle de développement autonome et responsable.
On peut penser également à des stratégies de réentraînement des activités et des entreprises. Plusieurs outils peuvent soutenir cet objectif comme la création de fonds souverains, le développement de la coopération et de la participation.
 
L’économie sociale et solidaire, le Tiers secteur, la coopération et la participation
 
Les activités dites du Tiers secteur[2] recouvrent partiellement l’économie sociale et solidaire qui cherche à répondre aux nouvelles aspirations de la société en recréant du lien social, en réenracinant les entreprises et en améliorant les qualités de vie.
- L’économie sociale regroupe les associations, les mutuelles, les coopératives et les fondations. Elle fut, à l’origine, une réponse au capitalisme industriel[3] du XIXe siècle. Elle se définit par ses règles et ses institutions et se distingue par ses normes d’administration qui obéissent au principe démocratique d’une voix par personne, indépendamment de l’apport en capital, de gestion avec un profit limité, et son but à caractère social.

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Un exemple d’économie sociale : la SCOP
La société coopérative et participative (SCOP) est une société commerciale dont les salariés sont également associés majoritaires au capital constitué de parts sociales. Les salariés associés, appelés coopérateurs, désignent les dirigeants de la SCOP et décident du partage des bénéfices. Chaque associé détient une voix. Les bénéfices sont répartis en trois parts sous forme de réserves pour l’entreprise, de participation pour les coopérateurs et de dividendes à hauteur du capital souscrit. Les réserves sont impartageables, elles consolident les fonds propres. En cas de départ d’un coopérateur, la SCOP lui rembourse sa part sociale en valeur constante.
90 % des SCOP sont des sociétés de moins de 50 salariés. Le capital minimum requis d’une SCOP, constituée sous forme de SARL, s’élevait à 30 euros dans les années  2000. 
Cette association du capital et du travail enracine l’entreprise dans le territoire.
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 - L’économie solidaire est un concept plus récent qui regroupe des activités d’insertion sociale et économique, de lutte contre l’exclusion et de développement local. A ce titre, elle peut également concourir à réenraciner les activités[4].
- Le Tiers secteur regroupe ainsi toutes les  activités qui se sont développées pour répondre à des besoins que ne couvrent pas les secteurs public et privé. Il prétend ainsi répondre à des besoins que l'État, faute de moyens, et le marché, faute de profit, ignorent.
Le développement de la participation salariale et de l’actionnariat salarial permettrait également d’associer le capital au travail et de rendre chaque salarié propriétaire de son entreprise[5].  Ces formules restent secondaires et périphériques. Encore trop faibles, elles ne peuvent modifier la stratégie des entreprises. Nous y reviendrons.
- Plus récente, l’économie collaborative regroupe un ensemble d’outils de production et de consommation qui tend à favoriser la relation directe sans intermédiation, le partage et l’usage sans possession exclusive. En ce sens, elle tend à réduire les circuits entre la production  et la consommation et participe à la protection des environnements. De nombreuses activités se sont ainsi ouvertes, au gré des circonstances, du besoin  et de l’imagination des acteurs qui sont venus enrichir la sphère collaborative depuis le début du siècle. On peut citer les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), le covoiturage, la colocation permanente ou estivale, le financement participatif. Ces activités restent encore, pour l’essentiel, cantonnées dans le secteur des services à la personne et sont soutenues par le développement des techniques de l’information et de la communication (TIC). Cependant, elles bousculent les normes juridiques du salariat. C’est notamment le cas de l’auto-entrepreneuriat  et des mises en relation directe, grâce aux TIC, des clients et des fournisseurs. On a parlé ici « d’ubérisation[6] » de l’emploi.       
- De nombreuses idées tentent de sortir de l’oubli ou de l’indifférence dans lesquels on essayait de les maintenir : le retour à une couverture intégrale de la monnaie qui permettrait de contenir le crédit, la distribution d’un revenu de base qui réduirait les inégalités.
Toutes ces voies restent ouvertes au début du XXIe siècle pour maîtriser les risques et les conflits qui pèsent sur l’avenir. Elles sont l’objet du Livre III/III de Prospérité et partage.
 
Depuis le sommet de Rio de Janeiro (1995) et avec l’adoption du protocole de Kyoto  (1997), des conférences internationales  des parties (COP) ou des Etats signataires sont organisées périodiquement sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies. Elles cherchent à sensibiliser tous les pays à la nécessité d’une modification de leur comportement économique.
Faute de décision rapide, les conditions climatiques pourront continuer à se dégrader avec la rareté des matières premières, les famines, les migrations, et les guerres. Tim Jackson[7] nous a rappelé que « nous n’avons pas eu la récession que de nombreux économistes, les yeux rivés sur la bulle des matières premières, pensaient que nous aurions, celle causée par le prix élevé des ressources. Mais une chose est sûre : cette récession arrivera. Tôt ou tard. Et quand elle sera là, l’impact sur les prix ne sera pas moins violent qu’en 2008. Son impact sur l’économie sera dévastateur. »
 
La question sera de savoir si le changement de modèle sera contraint ou si nous serons capables de le mettre en place.
C’est toute l’interrogation que soulève le Pape François : « La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets[8]. »
 
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[1] - Et pourtant, la Chine, dont le taux de croissance économique annuel dépassa les 10 % entre 1980 et 2010, réputée alors être l’atelier du monde, a un taux historique (depuis le début de l’ère industrielle) d’émission de GES bien plus bas que celui des Etats-Unis et des pays développés. En revanche, pendant ses années de forte croissance économique, ce taux explosa.
[2] - Le concept de Tiers-secteur fut notamment soutenu par Alain Lipietz, Pour le Tiers secteur. L’économie sociale et solidaire : Pourquoi et comment ? La Documentation française et La Découverte 2005.
[3] - Frédéric Le Play (1806-1882) fonda en 1857 la « Société internationale des études pratiques d’économie sociale ». C’est également au XIXe siècle que les mutuelles, les coopératives et les syndicats acquirent une reconnaissance légale.
[4] - On peut citer dans le secteur de l’économie solidaire, les systèmes d’échanges locaux (SEL), les réseaux d’échanges du savoir (RES), l’Association pour le droit à l’initiative économique (ADIE).
[5] - Instaurée en France depuis  l’ordonnance du Général de Gaulle en 1967 sur la participation des salariés aux fruits de l’expansion de l’entreprise, de nombreux outils de rémunération variable se sont développés en France, encouragés par la loi de 2006 pour le développement de la participation et de l’actionnariat salarié.
[6] - Ce néologisme se développa  à la suite du succès de la société américaine Uber de mise en relation directe de l’offre et de la demande de déplacement automobile des particuliers.
[7] - Tim Jackson, Prospérité sans croissance, La transition vers une économie durable, page 28. De boeck 2010.
[8] - François, Laudato’si (54), 2015.