Chapitre 2 - Entre l’avoir et l’être 

(extraits)


Les populations migrantes instaurèrent sur ses ruines des royaumes « barbares », germains gallo-romanisés, sans système commercial et monétaire homogène. Leurs relations sociales se fondaient sur le contrat ou serment. Certaines établirent un droit sur un bien foncier : le fief.
 
Le fief, terme d’origine germanique ou celtique, désignait le droit de jouissance d’un tiers - le vassal - sur un domaine visible (terres, arbres, bâtiments) accordé par un suzerain, seigneur des lieux, en échange de services. Le fiel fonda l’ordre féodal.
 
La doctrine médiévale
 

A la fin de ces périodes migratoires, les échanges et les débouchés se raréfièrent et les systèmes productifs se refermèrent sur eux-mêmes. Les domaines s’autoalimentaient, produisant, seuls, ce dont ils avaient besoin et consommant tout ce qu’ils produisaient. La production se faisait en circuit fermé. Au demeurant, on ne cherchait pas un gain monétaire à réaliser, mais simplement à satisfaire les besoins des habitants. Ainsi, les échanges en nature tendirent à remplacer la monnaie qui ne disparut pas, mais dont le rôle diminua sensiblement. A l’intérieur du domaine, elle devenait, en effet, inutile. Mais elle était utilisée lors des échanges avec des tiers sur  les places et les marchés environnants. La valeur des échanges résultait davantage de la coutume que de contrats libres rapprochant l’offre de la demande. Mais, à partir du Xe siècle, les villes reprirent leur essor avec la généralisation du système féodal et sous l’influence de l’Eglise. Par la négociation contractuelle, les commerçants et les artisans obtinrent des seigneurs des franchises. Les échanges s’intensifièrent entre les villes et les campagnes. A la fin du XIIIe siècle, le Moyen âge se dota, avec Thomas d’Aquin, puis avec Nicolas d’Oresme[1], d’une doctrine des échanges et de la production. Il s’agissait d’une approche séculière, construite autour d’un idéal de modération, et qui se proposait de régler la vie individuelle et collective en conformité avec les enseignements de la morale chrétienne.
Aucune distinction n’avait encore été formulée entre biens de consommation et biens de production, d’autant que la possession de ces derniers, rudimentaires, n’était pas concentrée. La propriété privée de ces biens ne fut pas soutenue par saint Thomas d’Aquin  parce que celle-ci était imposée par le droit naturel, mais parce qu’elle lui apparaissait être un outil adapté à la nature humaine. La propriété privée ne se justifie que parce qu’elle propice à l’épanouissement humain.
Cependant, ce droit de propriété des canonistes différait diamétralement du droit romain de propriété. En effet, chez Thomas d’Aquin, le droit du propriétaire ne devait pas faire échec à la destination générale et universelle des choses. Le propriétaire n’était là que pour assurer cette destination, il n’était qu’administrateur pour le compte de la communauté. Les théologiens diront que le propriétaire est le dispensateur du trésor des pauvres. Au « jus utendi et abutendi » du droit romain, le droit canoniste opposera le jus procurandi et dispensadi : le propriétaire doit donner ses soins à la chose, l’administrer et en dispenser les fruits à tous. Chez Thomas d'Aquin, l’économique ne constitue pas une discipline autonome. Elle appartient au champ de l'éthique et de la justice  Elle a pour objectif le « vivre bien » et de contribuer au «bien commun», à la félicité publique. La société médiévale était divisée en trois groupes sociaux : ceux qui priaient, ceux qui faisaient la guerre, ceux qui produisaient (oratores, bellatores, laboratores), qui fonderont plus tard, dans la société d’Ancien régime, les ordres du clergé, de la noblesse, et du Tiers-Etat.
Les activités économiques étaient analysées comme de simples moyens de soulagement et d’amélioration de la condition humaine. Elles s’imposaient à l’homme en vertu d’un ordre de Dieu, mais elles n’étaient pas une fin ni une valeur en soi. Les médiévaux distingueront, parmi elles, d’une part, les « artes possessivae » et, d’autre part,  les « artes pecuniativae »[2]. Les premiers avaient pour objet la production et la destination universelle des biens; les seconds réunissaient le négoce et le maniement de l’argent. Les canonistes ne condamnaient pas formellement ces derniers, mais en dénonçaient les risques de déviance dans la spéculation et le lucre. Si la satisfaction des besoins des hommes leur semblait légitime, la recherche du gain dans un but d’enrichissement ne répondait pas à l’exigence de la destination universelle des biens. Saint Augustin[3] avait souligné que « c’est une chose de travailler de ses mains, en conservant sa liberté d’esprit, comme les artisans lorsqu’ils ne sont pas trompeurs ni avides de faire fortune. C’en est une autre chose que d’occuper son esprit au soin d’amasser de l’argent sans rien faire de ses mains, comme les négociants, banquiers ou hommes d’affaires. »

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[1]  - Nicolas Oresme (1320-1382), évêque de Lisieux en 1377, élève du nominaliste Jean Buridan à l’Université de Paris, avec lequel il s’opposa aux thomistes dans les débats intellectuels de l’époque. Il est l’auteur du premier traité des monnaies (1355).
[2] - On distinguait  les «artes possessivae» qui fournissaient les richesses naturelles, applicables aux besoins de la vie humaine, provenant de l'agriculture, de l'industrie et de l'administration, les «artes pecuniativae» qui fournissaient des richesses artificielles, dans lesquelles on trouve le commerce, les changes, et l'activité la plus condamnable, l'usure.
[3] - Saint Augustin (354-430) Père et docteur de l’Eglise, auteur des  Confessions.