Chapitre 2  - Production et revenus du travail.
Croissance des biens et services,
décroissance des salaires 

extraits (...)


Mesurée  sur  40 ans, la croissance du SMIC horaire excède continuellement celle du PIB,  mais sur 31 ans la situation s’inverse, la croissance du PIB  dépasse  celle  du SMIC horaire entre 1986 et 2005. Puis, sur les 19 dernières années, de 1986 à 2005, la croissance du PIB continue d’être supérieure à celle du SMIC horaire bien que, depuis 2000, cette dernière tende à se redresser. Si le partage de la valeur ajoutée profita  principalement aux bas revenus entre 1966 et 1973, notamment à la suite des accords de Grenelle,  il se  rééquilibra après 1974 pour enfin ne plus privilégier les bas salaires. Il faut en déduire que la valeur ajoutée se ventile aujourd’hui à l’avantage de revenus du travail plus élevés ou de revenus du capital.
Un salarié, sans qualification professionnelle, de 1966 possédait, sans doute, comme il fut souligné, trois fois moins de pouvoir d’achat que celui de 2005, mais ce dernier détenait un droit plus restreint de consommer la richesse collective produite que n’en disposaient ses homologues d’avant 1986. Autrement dit, d’une part, depuis les années 1980, la croissance économique n’est plus équitablement répartie sur l’ensemble des salaires ; d’autre part, si l’on admet l’hypothèse selon laquelle l’évolution de tous les revenus du travail est parallèle à celle du SMIC, la répartition des revenus issus de la croissance économique, depuis les années 1980, favorise les revenus du capital au détriment des revenus du travail. Cette hypothèse est vérifiée par une étude de l’INSEE menée par Céline Prigent qui soulignait que si de 1959 à 1968, la part des salaires dans la valeur ajoutée avait oscillé entre 58 % et 60 %, elle connut trois phases de hausse, à la suite des accords de Grenelle, puis en 1975-1975, et en 1980, soit après les deux chocs pétroliers. Mais cette tendance s’inversa dans la première moitié de la décennie 1980. Ainsi, « après être restée à un niveau supérieur à 65 % pendant une dizaine d’années (de 1975 à 1985), la part des salaires dans la valeur ajoutée a retrouvé, au début de la décennie 1990, un niveau proche de celui du début des années 1960[1]. »
 
 
Le glissement tendanciel des revenus du travail

 
On notera cependant que sur 40 ans (1965-2005), comme nous venons de le voir, la progression du salaire minimum horaire resta toujours supérieure à celle de la production, bien qu’elle se ralentisse sur la dernière décennie et que, calculée sur 30 ans, elle lui soit inférieure. De nombreuses raisons peuvent expliquer cette inversion. Par exemple, avec l’internationalisation des marchés, l’intensification de la concurrence exigea de réduire toujours plus les coûts de production. Pendant ces mêmes périodes, le développement de l’économie des marchés financiers au détriment de l’économie d’endettement assujettit davantage les entreprises aux ambitions financières des apporteurs de capitaux. Cette inversion fut encore accentuée par la réduction du temps de travail hebdomadaire. Quand des luttes sociales permirent d’accroître le pouvoir d’achat salarial, d’autres luttes sociales vinrent demander la réduction du temps du travail.  Finalement, ces dernières vinrent annuler le gain du pouvoir d’achat obtenu par les premières.
En fait, la durée du travail n’a cessé de se réduire depuis le XIXe siècle, qu’elle soit calculée de façon journalière, hebdomadaire ou annuelle. Cette réduction du temps de travail rémunéré va également affecter le pouvoir d’achat salarial.
Il faut se rappeler qu’avant 1875, en France, un ouvrier travaillait en moyenne 220.000 heures par an, dès 8 ans jusqu’à sa mort. Voici le plein emploi, ce mythe brandi comme une avancée sociale ! Il ne travaillait plus guère, bien heureusement, que 77.000 heures par ans, jusqu’à 60 ans, un siècle plus tard. Sur 50 ans, entre 1946 et 1996, la durée hebdomadaire du travail diminua de près de 5 heures. La réduction de ce temps de travail fut souvent durement acquise. En France, le drame de Fourmies reste gravé dans les mémoires ouvrières.

 -------------------------------------
Le drame de Fourmies
Depuis 1886, le 1er mai était devenu fête du Travail aux Etats-Unis. En France, des manifestations s’organisaient chaque 1er mai dans les villes ouvrières. En 1891, le 1er mai, à Fourmies, dans le département du Nord, d’usine en usine, des groupes d’ouvriers se formèrent pour réclamer les 3/8 : 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos… et 8 francs de salaire. Un cortège se rassembla devant la mairie. Des grévistes furent arrêtés et enfermés dans la cave de la mairie. Les patrons des usines appelèrent le sous-préfet qui appela la troupe. 300 militaires firent face aux grévistes. Le maire reçut une délégation d’ouvriers. Des pierres volèrent. Plusieurs sommations furent lancées. Mais à 18h 35, des salves retentirent. Le curé de la paroisse s’interposa. Las, il y eut 9 morts et une trentaine de blessés ce 1er mai 1891. « Qui pourrait soutenir devant le monde civilisé que les faits qui se sont passés à Fourmies avant la fusillade justifient la mort de ces femmes et de ces enfants ? » déclara plus tard Clemenceau[2].
--------------------------------------------------------------

Supérieure à 8 heures par jour et à 48 heures par semaine avant 1919, la durée du travail légale fut ramenée à 40 heures par semaine par la loi du 21 juin 1936 qui instaura également quinze jours de congés payés. Une troisième semaine de congés payés fut accordée en 1956, une quatrième en 1969 et une cinquième en 1982. La durée légale hebdomadaire du travail était de 39 heures depuis janvier 1982, elle fut abaissée le 19 mai 1998 à 35 heures par semaine dès 2000. Il convient cependant de distinguer la durée légale du travail de sa durée moyenne qui lui est supérieure.
Après le protocole d’accord de Grenelle de mai 1968, cette durée hebdomadaire moyenne de travail, estimée après pondération des durées spécifiques aux structures du salariat (cadres, employés, ouvriers), de l’emploi indépendant et des secteurs,  passa de 45,2 heures par semaine à 42,7 heures à partir de janvier 1969. Elle fut estimée à 38,9 heures en 1986 et à 39,1 heures en 1992[3]. En 2000, la durée hebdomadaire moyenne était estimée à 36,6 heures. En fin 2004, elle était de 35,9 heures pour l’ensemble des salariés à temps complet.

---------------------------

[1] - Céline Prigent, La part des salaires dans la valeur ajoutée en France : une approche macroéconomique (Economie et Statistique n° 323, INSEE 1999).
[2] - D’après Jean Callens, 1000 ans d’histoire dans le Nord-Pas-de-Calais et en Picardie, Renaissance du livre, 2003.
[3] - TEF INSEE.
 

Consulter d'autres extraits de chapitres
Commander ce livre