Chapitre 3 - Du marchand au marché 

(extraits)



Après le décret d’Allarde de 1791, les corporations abolies, toute personne fut libre d’exercer le métier de son choix, sans contrainte mutuelle et sociale, d’autant que la loi Le Chapelier avait interdit toute association professionnelle, compagnonnage, cartel, corporation comme syndicat. Les entreprises ne pouvaient s’associer les unes aux autres, elles se fournissaient et écoulaient leur production sur des marchés libérés de toutes normes sociales.  Les prix n’étaient plus fixés par les corporations, mais par le jeu de la concurrence, par la loi de l’offre et de la demande. Il en fut de même des salaires, du prix du travail. Auparavant, les journaliers, les manœuvriers et les brassiers étaient payés pour leur travail par les corporations et les guildes. Celles-ci proscrivaient sévèrement toute concurrence et toute innovation.
En Angleterre, les juges de paix ne décidèrent plus des salaires à allouer aux travailleurs et laissèrent la concurrence équilibrer les prix. Mais vingt ans après qu’Adam Smith eut écrit que l’intérêt individuel est le plus sur moyen d’enrichir les nations, les faits lui infligèrent un sévère démenti, car les progrès réalisés dans les techniques de production, grâce à l’invention des premières machines de type moderne, aggravèrent la situation des classes pauvres. Un système empirique de protection sociale fut cependant instauré dans chaque paroisse autour de la loi de Speenhamland.
 
· Des enclosures à Speenhamland
Le système de Speenhamland trouve son origine dans le second mouvement des enclosures qui s’intensifia en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle.
 
Le mouvement des enclosures désigne généralement la transformation progressive du XIIe siècle jusqu’au XVIIIe siècle du cadre agricole en Angleterre. Ce mouvement s’intensifia dans la seconde partie du XVIIIe siècle  avec notamment le General enclosure  act de 1801. Il permit à certains exploitants agricoles de s’approprier des espaces, champs et pâturages, auparavant utilisés par tous en vertu des droits d’usage traditionnellement accordés (vaine pâture, communaux). Cette appropriation des champs et près communs permit de développer l’élevage des moutons dont le commerce de la laine était florissant, et l’usage des machines agricoles, notamment les batteuses. En revanche, il appauvrit la grande majorité des paysans en les privant de moyens de subsistance. Ils allèrent vers les villes grossir les armées du salariat industriel. Thomas More  dénonça l’abandon de ces droits d’usage[1]. Les enclosures permirent de développer une agriculture plus productive. En revanche, elles obligèrent les paysans, dépourvus d’espaces laissés traditionnellement à l’usage collectif, de moyens de subsistance, à fuir vers les villes. Ce mouvement peut être à l’origine du capitalisme moderne caractérisé par des mécanismes d’appropriation et de prolétarisation. Il marque la fin des droits d’usage. 
 
Ce mouvement provoqua une diminution du taux salarial des travailleurs agricoles que l’on commença, après 1765, à compléter par des mesures d’assistance et des aides paroissiales. Ce système se généralisa et fut appelé le système Speenhamland, d’après le nom du village où il fut d’abord instauré.
 
Le système de Speenhamland (1795-1834)

Ce système s’inscrivait dans le cadre des lois sur les pauvres en vigueur en Angleterre de la fin du XVIe siècle au début du XIXe siècle. Il assurait aux pauvres un complément de revenus, indexé sur le prix du blé et sur la taille de la famille, dans chaque paroisse. Il fut instauré pour aider les paysans chassés des terres dont ils tiraient des ressources lorsque le mouvement des enclosures s’intensifia. En 1662, pour éviter que les paroisses les mieux gérées ne voient un afflux de pauvres réclamant du secours, on attacha avec l’ «  act of Settlement » chaque travailleur à une paroisse. Ce système freina la mobilité des travailleurs. Il fut abrogé en 1775, ce qui permit aux salaires de baisser. Le système de Speenhamland fut diversement critiqué par Jeremy Bentham, Thomas Malthus[2] et Karl Polanyi[3]. Il fut accusé de déresponsabiliser l’individu et de déprécier la valeur travail. Il freinait surtout la création d’un marché du travail nécessaire au capitalisme. On lui reprocha également d’autoriser la baisse des salaires que les travailleurs ne pouvaient empêcher, n’ayant pas alors le droit de coalition. 
 
Le système de Speenhamland disparut avec le « poor law amendement act » de 1834 qui rétablit les maisons de travail (work houses) instituées en 1575 par Elisabeth I d’Angleterre. On trouvait alors partout en Europe des lieux d’internement, en France, les hôpitaux généraux créés en France sous Louis XIII. 
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[1] - « Vos moutons, que vous dites d’un naturel doux et d’un tempérament docile, dévorent pourtant les hommes ».  Utopia. 1516. Thomas More (1478-1535), théologien, philosophe, politique humaniste anglais, canonisé en 1935, saint patron des publicistes en 2000. 
[2] - Thomas Robert Malthus, pasteur et économiste anglais (1766-1834), Essai sur le principe de population 1798, Recherches sur la nature et les progrès du revenu 1807, Principes d’économie politique sous le rapport de leur application pratique, 1819. Selon Malthus, ces lois sur les pauvres créaient les pauvres, les encourageaient à se marier plus tôt et à avoir plus   d’enfants qu’ils en auraient eus sans cette aide.
[3] - Karl Polanyi, historien de l’économie d’origine hongroise (1896-1964), La Grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, (1944)  Gallimard, 1983. Il considéra Speenhamland comme le dernier sursaut de la société traditionnelle non salariale contre l’institutionnalisation du marché du travail et plus généralement de l’économie de marché. Selon lui, « de 1795 à 1834, la loi de Speenhamland permit d’empêcher la création d’un marché du travail en Angleterre » (opus cité, p.128). 


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