Chapitre 4 – La dette publique,
moteur ou frein de l’activité économique.
La dérive de l’endettement intérieur national 

extraits (...)

La dette de l’Etat atteignait 43 % du PIB en 1995, alors que la dette publique (c’est-à-dire la dette de l’Etat, celles des collectivités locales et de la sécurité sociale) s’estimait à 51,5 %. En 2005, cette dette publique s’élevait à 66 ,8 % du PIB, et en 2010, après la crise des subprimes, à 82,3 %.
L’évolution de la dette de l’Etat, son poids et sa charge budgétaire, depuis 1913, furent évidemment influencés par le contexte historique et la situation sociale, mais également par la politique monétaire. Ainsi, en 1926, la dette de l’Etat atteignit 79 % du revenu national pour une charge budgétaire de 39,7 %, mais en 1939, année de la déclaration de guerre, elle s’éleva à 110,1 % du revenu national pour une charge budgétaire réduite à 9,3 %. Il est vrai qu’entre temps, la loi du 24 juillet 1936 votée sous le gouvernement du Front populaire et modifiant les statuts de la Banque de France permit à l’Etat d’intervenir plus directement dans sa gestion. Cette gestion monétaire de la dette de l’Etat eut des conséquences sur la valeur du franc qui se dégrada continuellement, ce qui permit le financement de la dette, comme l’indique le tableau suivant sur la dette de l’Etat depuis 1913.

Il faut donc souligner que la dette publique n'a pas toujours été financée d'égale manière, selon que l'Etat faisait appel aux épargnants privés, aux marchés financiers ou à la Banque centrale.
Ainsi, au XIXe siècle,  comme la création monétaire restait assujettie à la possibilité donnée aux utilisateurs de transformer les billets de banque en or (régime de l’étalon-or), l'Etat se finançait auprès de grands investisseurs. De surcroît, la France, riche de son empire colonial, fut jusqu’en 1914 un pays créancier. Mais, après la Première Guerre, en s’endettant,  notamment auprès de créanciers américains, elle dut mettre fin à la convertibilité du franc en or. Elle comptait sur les indemnités en or que l’Allemagne devait lui verser pour régler ses dettes. Mais l’Allemagne  ne possédait plus d’or, bien que le Traité de Versailles stipulât qu’elle devait payer ses dettes en or. Keynes dénonça ce paradoxe en 1919 dans  « Les conséquences économiques de la paix [1]».
Il s’ensuivit pour la plupart des pays une dégradation de la valeur des monnaies, et l’instauration de leur cours forcé, souvent accompagné d’un moratoire (délai de paiement ou suspension de la dette). Ainsi, l’inflation qui réduisait la valeur courante de la monnaie par rapport à sa valeur constante  permit de diminuer la charge des déficits et de les financer de façon  invisible.
Il convient cependant de ne pas  succomber à des amalgames malhonnêtes. En effet, cette inflation ne résultait pas directement du financement de la dette publique par création monétaire, mais de l'écart qui existait  entre le volume des émissions monétaires, à vitesse monétaire constante, et l'ensemble des biens et services mis en vente sur les marchés. A l'époque, comme l’expliqua Keynes, le rythme des émissions monétaires correspondait à l’ensemble des productions civile et militaire alors que seule la partie civile était disponible pour la consommation, influençant les prix à la hausse et créant un écart inflationniste.
 
Pour garantir la stabilité des prix, le rythme et le volume des émissions monétaires doivent correspondre à l’ensemble des biens et services disponibles à la consommation à la même période.
 
Dans la période d’après-guerre, les emprunts Pinay de 1952 à 1958, et l’emprunt Giscard de 1973, qui était indexé sur l’or, profitèrent aux épargnants, ce dernier coûta jusqu’à dix fois plus à l’Etat qu’il n’avait rapporté.
En 1958, l’encours de la dette publique représentait 30 % du PIB. Sous l’effet principal de taux d’intérêt réels négatifs, cet encours se réduisit à moins de 10 % en 1975 et n’atteignait encore que 15 % en 1980. Avec ce mode de financement, bien que le taux de couverture des dépenses par les recettes ne dépassât guère 90 %,  le déficit budgétaire n’atteignait que 2 à 4 % du PIB. Il était principalement couvert par l’impôt d’inflation[2].
 
--------------------------------------------------------
[1] - « Ce n'est qu'en France qu'on entend cette phrase vaine et inutile : « l'exécution intégrale du traité de Versailles ». Plus il devient évident que le traité n'est et ne peut pas être exécuté, plus les hommes d'État français se ferment les yeux, se bouchent les oreilles et cherchent à modifier la réalité des faits en la niant. » John Maynard Keynes, Les conséquences économiques de la paix. Préface à l’édition française. 1920.
[2] - En 1982 encore, le déficit budgétaire représentait 2,6 % du PIB, mais le taux de couverture des dépenses par les recettes était de 89 %,  en 1983, ce déficit atteignit 3,5 % du PIB, mais son taux de couverture ne fut que de 85 %.