Chapitre 5 - Les métamorphoses  de la monnaie 

(extraits)


Mais les banquiers s’aperçurent que ceux-ci ne retiraient pas tous intégralement leurs encaisses métalliques en même temps, de sorte qu’ils disposaient sans discontinuité d’un certain volume de monnaie déposée. Ils émirent donc, à l’insu du public et de façon frauduleuse, davantage de billets qu’ils avaient d’encaisses métalliques qu’ils prêtèrent contre intérêt. Ils venaient de s’octroyer le pouvoir de création monétaire, et par là d’acquérir l’un des éléments, et non des moindres, de la souveraineté.
 
De la théorie initiale à la fraude institutionnalisée. Le préfinancement par certificats d’Etat à Québec et Guernesey
 
Quand en Angleterre, le roi, Charles Ier, second roi de la dynastie de Stuart, en quête de fonds, voulut faire saisir, en 1640, les lingots d’or et d’argent des marchands de la Cité londonienne, ceux-ci réagirent en les déposant auprès des orfèvres londoniens.  Ces derniers s’en servirent pour escompter (acheter moyennant intérêt) les lettres de change à terme non échu que leur remettaient les commerçants ; lettres qu’ils échangèrent  à leur tour à leurs confrères par voie d’endos. Le marché monétaire était né.
 
Des Goldsmiths à la théorie bancaire moderne
C’est ainsi que, par la suite, l’autorité royale et les riches commerçants prirent l’habitude de confier leurs bonnes pièces, sonnantes et trébuchantes, aux orfèvres (goldsmiths en anglais) de Londres en contrepartie d’une reconnaissance de dette leur permettant à tout moment de les reprendre. La technique s’améliora très vite : les reconnaissances de dette furent imprimées, établies par coupures en sommes fixes et payables au porteur. Le billet de banque était né. Puis, les orfèvres ayant constaté que les retraits en espèces ne concernaient qu’une partie des dépôts, ils ne tardèrent pas à émettre, à l’occasion de prêt ou d’escompte, plus de « goldsmiths » qu’il n’y avait d’espèces. La création monétaire bancaire ex nihilo était née.
 
En s’inspirant de ces procédés, un commerçant suédois, Johan Palmstruch,  émit en 1656, à Stockholm, des billets  contre le dépôt des larges pièces de cuivre qui circulaient alors dans la péninsule scandinave. Puis il les prêta contre intérêt. Mais quatre ans plus tard, le prix du cuivre grimpa fortement. Les déposants voulurent retirer leurs pièces afin de les revendre, obligeant la banque à réclamer précipitamment le remboursement des prêts qu’elle avait accordés. Palmstruch fit, certes, faillite, mais, malgré cette expérience malheureuse, il obtint du pouvoir public le droit d’émettre des billets indépendamment des pièces reçues en dépôt. Cette banque fut liquidée en 1666, mais servit de référence aux nouvelles banques qui se créaient. En effet, comme le soulignait Charles F. Dunbar, à  l’origine,  la théorie initiale de la banque en tant que banque des dépôts n’envisageait pas le prêt comme une de ses fonctions. La Banque d’Amsterdam, « établie sans capital, était considérée, à la fois par l’ordonnance qui l’avait créée et par le public, comme ayant réellement dans ses coffres le montant total d’espèces que représentait à tout moment la monnaie de banque (...). Il n’apparaît pas cependant qu’une alarme sérieuse ait été ressentie jusqu’aux divulgations de 1790 et 1791... La Banque d’Amsterdam fit finalement faillite après 182 ans d’existence. Pendant près d’un siècle et demi, elle avait prêté de l’argent à la ville d’Amsterdam en remplaçant les dépôts par des obligations de la Cité[1]. »
C’est pourtant sur ce modèle que le système financier s’édifia, non sans que l’expérience et l’autorité aient posé quelques règles prudentielles - que nous détaillons plus loin - qui, bien que limitant le pouvoir d’émission de monnaie d’origine bancaire, n’en légitimaient pas moins  la pratique frauduleuse et illégale de la création monétaire au mépris de la théorie initiale.
 
De la consignation et du transfert des espèces à la création monétaire ex nihilo
Au début du XVIIIe siècle, les Français conservaient toujours chez eux, comme cela se faisait au XVIIe siècle, des sommes importantes en espèces sonnantes.
David Hume soulignait, en 1741, que les Français n’ont pas de banques (au sens de banques émettant des billets), « de sorte que beaucoup d’entre eux ont de grandes sommes dans leurs coffres. »
Les banquiers d’alors n’étaient que des fournisseurs de lettres de change, se chargeant du transfert en métal pour couvrir ces lettres. Ils faisaient également des avances payables à échéance lors des grandes foires. Les lettres de change, billets à ordre, portant intérêt, permettaient, selon Richard Cantillon[2], des paiements pour 80 millions de livres avec un million d’argent comptant lors des grandes foires de Lyon.
Cependant, continue Rist, « le chèque ou, pour parler la langue du temps, le mandat, n’était pas totalement inconnu en France, mais il fonctionnait seulement dans quelques grandes places, comme Marseille. Les courtiers de change y avaient organisé (...) un système de dépôts dont les titulaires disposaient par mandats délivrés par le courtier. Il arrivait que les courtiers délivraient plus de mandats qu’ils n’avaient reçu de fonds. En d’autres termes, ils faisaient crédit, et il en est résulté parfois des catastrophes locales quand ces crédits étaient exagérés[3]. »
Ainsi, à la différence de l’Angleterre et de l’Ecosse, en France, les billets des banques, émis par les banques de dépôt, auront du mal à être acceptés par le public.
 
Ce fut, selon Charles Rist,  l’Angleterre qui, pour la première fois, émit un papier-monnaie qui, non seulement n’était pas introduit par l’Etat, mais qui gardait l’apparence du crédit bancaire. On crut d’abord à un cours forcé quand William Pitt, Premier ministre britannique, exigea que la Banque d’Angleterre émette ce papier monnaie en accordant des avances aux industriels et commerçants. 

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[1]  - Charles F. Dunbar, The Theory and History of banking, 1901. Irving Fisher, 100 % money, 1935, M. Allais, La réforme monétaire, 1976.
[2] - Richard Cantillon (1680-1734), financier irlandais, réfugié en France, banquier puis expulsé. On lui attribua un Essai sur la nature du commerce en général, 1757.
[3] -  Charles Rist, Histoire des doctrines relatives au crédit (Dalloz, ed.2002, pp. 63 et 69).