Chapitre 5 - Protectionnisme et libre-échange

extraits  (...)


Enfin, le General agreement on tarifs and trade (ou GATT, acronyme anglais de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) signé le 30 octobre 1947, réorganisa le commerce international. Le GATT, devenu depuis 1995 l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avait pour objectif la relance de la libéralisation des échanges au prétexte qu’elle avait historiquement, avant 1914, porté la croissance, tandis que la dépression de l’entre-deux-guerres répondait à une phase de stagnation du commerce international. Afin que les Etats ne puissent pas négocier les avantages douaniers pays par pays, la doctrine du GATT, qui reposait sur la thèse de David Ricardo des avantages comparatifs et de la spécialisation du travail,  s’appuyait sur le principe de non-discrimination commerciale. Cet accord n’a cependant pas interdit la formation de l’entente douanière de la Communauté économique européenne (CEE) au titre de l’exception, le développement d’ententes bilatérales au détriment des pays tiers, les pressions protectionnistes des nombreux groupes d’intérêt et des ventes à perte (dumping) de toute nature. Plus tard, avec l’Uruguay Round de 1986, le GATT s’orienta résolument vers un libre-échange mondial. Les universitaires et économistes en cour n’étaient plus les mêmes.
 
Par ailleurs, en acceptant bon an mal an que la monnaie nationale des Etats-Unis, le dollar, devienne la monnaie internationale, les signataires des accords de Bretton Woods admettaient que la balance des paiements [1] américaine soit déficitaire. En effet, afin de satisfaire les besoins mondiaux du commerce extérieur en monnaie internationale, les places étrangères devaient posséder, en or et en dollars, une valeur supérieure à celle que détenaient les Etats-Unis en devises étrangères. Ce qui, en principe, dépréciait la valeur du dollar. Aucune contrainte internationale ne vint d’ailleurs contraindre les Etats-Unis à un équilibre de leur balance des paiements. Ainsi, ils évitaient que le commerce international ne se rétracte par réduction des importations des places étrangères ou par des dévaluations successives de leur devise. Dès lors, les réserves aurifères de change des Etats-Unis qui s’élevaient à 80 % du stock d’or total des Banques centrales, soit une valeur de 24,5 milliards de dollars, lors des accords de Bretton Woods, ne cessèrent de décliner à  59 % en 1958, 31 % en 1961 pour n’atteindre que 26 % en 1973[2]. Il s’en suivit qu’à partir de 1960, les avoirs étrangers en dollars, privés et officiels, dépassaient en valeur le stock d’or des Etats-Unis. Dans ces conditions, le dollar ne pouvait plus être considéré comme en 1944 « aussi bon que l’or ». Pourtant, alors que les déficits extérieurs de tous les pays du monde se soldaient par une détérioration du change de leur monnaie, les déficits de la balance des paiements américaine ne pouvaient pas altérer la valeur du dollar, celui-ci ayant dans le système des changes fixes de Bretton Woods une valeur conventionnelle de 0,0285 once d’or, soit 35 dollars l’once. Parce que la valeur du dollar était conventionnellement fixe, les Etats-Unis avaient sur tous les pays l’immense privilège de pouvoir faire payer leur dette extérieure par le reste du monde.
 
Un privilège exorbitant
 
En effet, dans un système de changes fixes, lorsqu’un pays accuse des déficits extérieurs prolongés, il peut se résoudre à dévaluer sa monnaie (s’il ne veut ou ne peut changer les autres paramètres des échanges, comme réduire ses coûts de production, les salaires, et ses importations).
 
Une dévaluation dopera les exportations (elle en baissera le prix) et freinera les importations (elle en augmentera le prix), car elle baissera la valeur de la monnaie considérée et augmentera celle des autres devises sur les marchés internationaux.
 
Ainsi, si un pays est incapable d’assurer à terme l’équilibre de son commerce extérieur, la dévaluation lui permettra de céder au reste du monde sa production à une valeur plus faible qu’auparavant.
Mais les Etats-Unis n’eurent jamais à se plier à des telles conditions, ils utilisèrent même leur endettement pour imposer leur loi à leurs créanciers par la création de faux droits créés ex nihilo, c’est-à-dire des dollars dont les contreparties reposaient  sur les déficits des comptes intermédiaires de leur balance des paiements[3]. Ces dollars s’accumulèrent auprès des pays tiers dont les comptes de la balance des paiements étaient excédentaires vis-à-vis des Etats-Unis. Comme ceux-ci n’avaient pas à puiser dans leurs réserves de change pour solder leur déficit, ils ne se trouvaient pas soumis à une contrainte identique à celle que nous venons de décrire et qui pèse sur les autres pays.
Cette prérogative exorbitante fut relevée par le général de Gaulle dans une conférence de presse, le 4 février 1965, en ces termes : « Le fait que de nombreux Etats acceptent, par principe, des dollars au même titre que de l’or pour compenser, le cas échéant, les déficits que représente, à leur profit, la balance américaine des paiements amène les Etats-Unis à s’endetter gratuitement vis-à-vis de l’étranger. En effet, ce qu’ils lui doivent, ils le lui paient, tout au moins en partie, avec des dollars qu’il ne tient qu’à eux d’émettre, au lieu de les leur payer totalement avec de l’or, dont  la valeur est réelle, qu’on ne possède que pour l’avoir gagné et qu’on ne peut transférer à d’autres sans risque et sans sacrifice. Cette facilité unilatérale qui est attribuée à l’Amérique contribue à faire s’estomper l’idée que le dollar est un signe impartial et international des échanges, alors qu’il est un moyen de crédit approprié à un Etat ».
 
Robert Triffin[4] dénonça également ce privilège exorbitant qui conférait au système bancaire américain le pouvoir d’émission d’une monnaie centrale pour le monde entier. Il critiquait le fait que la création d’une réserve monétaire mondiale ne soit pas déterminée en fonction des besoins de l’économie mondiale, mais par les fluctuations, pratiquement imprévisibles, des comptes de la balance des paiements d’un seul pays. Il remarquait que ce système donnait la possibilité au pays disposant d’une monnaie de réserve de « faire financer ses déficits par la planche à billets des Banques centrales étrangères ». Mais que, par ailleurs, le financement de ses déficits par l’étranger paralyse le mécanisme d’ajustement de la balance des paiements de ce pays et pervertit « les réalignements de changes qu’imposent périodiquement à tous les pays les disparités d’évolution des prix et des coûts nationaux[5] ». On parla ici du « dilemme de Triffin ».

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[1]  - La balance des paiements est un document statistique présenté sous une forme comptable en partie double, par définition toujours équilibrée. C’est un élément de la comptabilité nationale. Elle comporte trois balances intermédiaires : la balance des transactions courantes, des échanges internationaux de biens et services, la balance des capitaux, des flux monétaires et des actifs non financiers, la balance financière, des flux financiers et des investissements directs à l’étranger (IDE). On parle aussi de balance commerciale, de balance de base, de balance des invisibles (ou peu visibles aux frontières), de balance des capitaux à court terme.
[2]  - Les cahiers français n° 177, juillet septembre 1976.
[3]  - Par construction, la balance des paiements est équilibrée : elle enregistre des flux sans tenir compte des stocks. Il convient donc de parler du solde déficitaire ou excédentaire des comptes intermédiaires de la balance des paiements.
[4] - Robert Triffin (1911-1993), conseiller de J.F. Kennedy, représentant du FMI.
[5] - Jacques Riboud, Un mécanisme monétaire avec l’euro constant (euro stable), PUF Diffusion 1996.

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