Chapitre 6 – L’universalité de la rente et la justice sociale 

extraits (...)

Henry George qui s’attacha, à la fin du XIXe siècle,  à dénoncer la nocivité de la rente foncière écrivait à son propos : « Elle ne naît pas spontanément de la terre, elle n’est due à aucune chose faite par le propriétaire. Elle représente une valeur créée par toute la communauté. Au point de vue historique comme au point de vue moral, la propriété privée de la terre est un vol. Elle n’est nulle part née d’un contrat, elle ne peut nulle part être attribuée à des ides de justice ou d’utilité; elle est partout née de la guerre, de la conquête et de l’usage égoïste que les habiles ont fait de la superstition et de la loi (...).  C’est un impôt levé constamment et continuellement sur le travail[1]. »
 
·      La rente du capital ou de la propriété, l’erreur de compte et la plus-value
 
Les revenus du capital ou revenus de la propriété peuvent également bénéficier d’une rente. Il faut distinguer les deux analyses qui en furent faites avec l’erreur de compte proudhonienne et la plus-value marxiste.
Proudhon expliqua, en 1840, l’apparition d’une survaleur dérivée de la rente de propriété qu’il appela erreur de compte en démontrant que la force collective de plusieurs ouvriers était supérieure à l‘addition de ces forces individuelles : « Le capitalisme, dit-on, a payé les journées des ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a payé autant de fois une journée qu’il a employé d’ouvriers chaque jour, ce qui n’est point du tout la même chose. Car, cette force immense qui résulte de l’union et de l’harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne l’a point payée. Deux cents grenadiers ont en quelques heures dressé l’obélisque de Luqsor sur sa base ; suppose-t-on qu’un seul homme, en deux cents jours, en serait venu à bout ? Cependant au compte du capitaliste, la somme des salaires eût été la même[2]. »
Il est admis aujourd’hui que Marx s’en inspira pour construire son concept de plus-value quelques années plus tard[3] .
Chez Karl Marx, la plus-value dérive de la rente foncière et de la rente du capital. Dans une note de la Première internationale de 1885, il écrit : « Rente, taux d’intérêt et profit industriel ne sont que des noms différents des différentes parties de la plus-value de la marchandise, c’est-à-dire du travail non payé que celle-ci renferme, et ils ont tous la même source et rien que cette source. Ils ne proviennent ni de la terre ni du capital comme tels, mais la terre et le capital permettent à leurs possesseurs de toucher chacun leur part de la plus-value extraite de l’ouvrier par l’employeur capitaliste[4]. »
Karl Marx reprit la théorie de la valeur des économistes classiques, notamment de Ricardo, selon lesquels la source de la valeur d’échange d’une marchandise est le travail qui y est incorporé. La plus-value ou valeur du sur-travail, c’est-à-dire du travail non payé accompli par le travailleur pour le capitaliste, est la base de l’accumulation du capital qui constitue l’essence même du capitalisme.
L’analyse de Marx, circonscrite dans un matérialiste dialectique, conduit au renversement de la classe capitaliste par le prolétariat à travers une révolution qui implique une dictature du prolétariat. Ce concept est précisé dans sa « Critique du programme de Gotha » (1975) :  « Entre le passage d’un système capitaliste à un système communiste s’écoule une période de transformation révolutionnaire d’un système dans l’autre qui correspond à une période de transition politique pendant laquelle l’Etat ne peut rien faire d’autre que de régner en dictature révolutionnaire sur le prolétariat ». On sait qu’à défaut de pouvoir changer l’humanité, cette dictature finit par s’enliser.... 
Cette approche répugnait à Proudhon et fut l’une des raisons de l’opposition grandissante entre les deux hommes depuis 1847 quand parut « Misère de la philosophie » de Marx en réponse à « Philosophie de la misère » (ou Système des contradictions économiques) de Proudhon paru en 1846.
A l’antagonisme de classes et au collectivisme dictatorial et centraliste de Marx, Proudhon ne cessa d’opposer une dialectique des antinomies qui doit aboutir au contrat mutuelliste et au  fédéralisme.
En définitive, on peut penser que ce ne furent pas les structures de production qui modifièrent les comportements et les philosophies sociales, mais les rentes différentielles qui les accompagnaient qui obligèrent les organisations à des adaptations de circonstance. Michel Aglietta a, à ce propos, souligné les fortes capacités d’adaptation du capitalisme qui lui permirent, après la crise de 1929, par la flexibilité des prix, des salaires et de l’emploi, puis lors de la reconstruction consécutive à la Seconde guerre mondiale avec le fordisme, de transformer son mode de fonctionnement et de renouveler de nouveaux espaces propices à abriter les rentes [5].

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[1] - Henry George (1839-1897), Progrès et pauvreté 1887, pp 346-351. Il proposa notamment la suppression de tous les impôts et leur remplacement par un impôt unique sur la terre.
[2] - Pierre Joseph Proudhon, Premier mémoire sur la propriété, p. 217 (1840).
[3] - Bernard Voyenne souligna que Proudhon a fait le premier la théorie de la .force de collectivité  (qui influencera Marx de manière décisive) en montrant que le groupe en tant que tel produit beaucoup plus que ne pourrait le faire la somme de ses membres. Toutefois, comme la répartition est individuelle, il y a une erreur de compte (ce que le marxisme appellera la plus-value, laquelle profite évidemment à celui qui tient le groupe sous sa domination. (Bernard Voyenne, Le Fédéralisme de P.J. Proudhon, p.82, Presses d’Europe 1973).
[4] - Karl Marx, Rapport au conseil général de l’Association internationale des travailleurs (AIT), (dite 1e Internationale) pour l’émancipation définitive de la classe travailleurs, c'est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat, 1885. 
[5]  - cf. Prospérité et partage. Livre I/III, chapitre  11



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