Chapitre 7 – De la crise du capitalisme
à la mondialisation économique

extraits (...)

La mondialisation ne fut assurément pas inspirée par les peuples, mais par les sociétés (ou firmes multinationales), les investisseurs et financiers internationaux. Maurice Allais soulignait que la doctrine du libre-échange mondialiste contemporaine a été imposée aux gouvernements américains successifs, puis au monde entier, par les multinationales américaines, puis par toutes les multinationales[1]. Le linguiste Claude Hagège rappelait ce mot de l’économiste américain J.K. Galbraith : « la mondialisation n’est pas un concept sérieux. Nous l’avons inventé pour faire accepter notre volonté d’exploiter les pays placés dans notre zone d’influence[2] ». On peut rapprocher cette interprétation d’une prémonition du président des Etats-Unis Ulysses Grant[3] qui estimait que «pendant des siècles, l’Angleterre a pu bénéficier d’un régime de protection qu’elle a poussé à l’extrême (...). Sans nul doute, c’est à ce système qu’elle doit sa puissance actuelle. Au bout de deux siècles, l’Angleterre a trouvé bon d’adopter le libre-échange parce qu’elle pense que la production ne peut plus rien lui apporter. Eh bien, Messieurs, ce que je sais de mon pays me porte à croire que d’ici deux siècles, lorsque l’Amérique aura tiré tout ce qu’elle peut d’un système de protection, elle aussi adoptera le libre-échange[4].»
 
Le processus de mondialisation a également pu être interprété comme une réponse du capitalisme à la crise du modèle fordiste et de son corollaire l’Etat providence. Le régime d’accumulation fordiste était basé sur la croissance du salaire réel grâce aux gains de productivité. Elle s’accompagnait de la mise en place d’un  système de protection sociale. Dans ce modèle, la contrainte extérieure (ou croissance des autres pays) était limitée « par la croissance du commerce international relativement à la croissance des marchés intérieurs, et par l’hégémonie des Etats-Unis ». Mais quand « la compétitivité s’équilibra entre les Etats-Unis, l’Europe et le Japon, la recherche d’économie d’échelle impliqua une internationalisation des processus productifs. Alors, les firmes des pays fordistes cherchèrent de plus en plus à contourner des règles salariales en sous-traitant la production vers les pays non fordistes, socialistes ou en voie de développement[5].»
 
Malgré le développement de la technologie et la baisse du coût des transports, la mondialisation exigeait encore que les entraves qui freinaient la libre circulation des capitaux, des marchandises, mais également des hommes soient supprimées. La politique cessa d’être alors le garant de la souveraineté des peuples et des nations. Elle devint le gérant du commerce.
 
 
La formation de la pensée unique européenne. Après le consensus de Washington
 
 
A la fin des années 1970, le G7 commença à dénoncer les déficits et l’inflation de nombreux pays, notamment du sud, et en développement, et demanda aux institutions internationales à  mettre en place des plans de redressement économique et financier.
L’endettement des pays du sud, d’Amérique latine et des pays en développement, dans les années 1980, puis le rejet de la planification économique centralisée après l’effondrement du bloc des pays de l’Est, sous contrôle soviétique, amena de nombreux économistes, sous l’égide de la Banque mondiale, du FMI et du Trésor américain, à se prononcer pour un ensemble de mesures d’inspiration libérale. Ces propositions furent énoncées  en 1989 par John Williamson dans le « consensus de Washington ».

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Le consensus de Washington préconisait dix mesures à l’intention des pays endettés : 1- contenir les déficits publics ; 2- réorienter les dépenses publiques vers l’éducation et les infrastructures ; 3- mettre en œuvre des réformes fiscales afin d’élargir l’assiette de l’impôt ; 4- libéraliser les marchés financiers ; 5- tendre vers un taux de change compétitif ; 6- libéraliser le commerce ; 7- autoriser les investissements directs étrangers ; 8- privatiser les entreprises publiques ; 9- dérèglementer les marchés ; 10- assurer les droits de propriété.
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Ce consensus de Washington permit de mettre en place les plans d’ajustement structurels (PAS) et des plans d’urgence proposés par le FMI afin de réduire l’endettement, de combattre la pauvreté des pays concernés et de relancer l’économie mondiale. Cependant, avec le temps, le consensus de Washington fut interprété comme un code de bonne conduite par de nombreux économistes et Etats. Il est ainsi devenu synonyme de pensée unique libérale.

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La mondialisation résulte de deux facteurs, l’un technique, l’autre économique
Mondialisation = faible coût de l’énergie et développement technologique + économie de marchés financiers et libre-échange.
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C’est dans ce contexte que la plupart des différentes mesures protectionnistes furent abolies, notamment les quotas, les droits de douane et les licences d’importation. En France, on mit en place sous l’impulsion de Jacques Delors[6], une politique de désinflation compétitive. Les pays qui s’ouvraient se spécialisaient. En théorie, la destruction des emplois qui s’en suivait devait être compensée par la création d’emplois dans de nouveaux secteurs compétitifs. Destruction créatrice disait Schumpeter. Ce processus de mondialisation économique a ainsi pu se développer grâce à l’implantation des entreprises à l’étranger, à l’internationalisation des flux commerciaux, et au volume économique et financier que les entreprises multinationales prirent relativement à celui des Etats.
 
 
L’implantation des entreprises à l’étranger : Le rôle des multinationales
 
Les entreprises (ou firmes) multinationales commencent à  se répandre dans les années 1970. Une étude de l’INSEE de 1973 estimait que les 200 plus importantes entreprises mondiales étaient des multinationales, avec un chiffre d’affaires collectif égal au tiers du PIB des pays de l’OCDE. Une firme devient multinationale afin de pénétrer les marchés extérieurs, de réduire ses coûts et de répartir ses risques. Elle cherche ainsi à s’inscrire dans une logique de libre-échange, de moins-disant salarial  et dans un contexte de stabilité  politique.
 

 
 
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[1] - Maurice Allais, Le Figaro du 2 décembre 1999.
[2] - Claude Hagège, Pourquoi il faut défendre mordicus l’usage du français, Le Monde, 1er mars 2006.
[3] - Ulysses Grant (1822-1885), président des Etats-Unis de 1869 à 1877.
[4] - Cité par Jacques Adda, in La mondialisation de l’économie, tome 1, La découverte, collection Repères, 1996, p.40.
[5] - Alain Lipietz, Le monde de l’après-fordisme, Précarisation et mondialisation, 18 mai 1995 (CNRS – INSEEM-IMESCO).
[6] - Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995. Inspirateur  du livre blanc de la Commission européenne recommandant la création d’un grand marché unique qui déboucha sur l’acte unique en 1986.