Chapitre 7 - Les approches de la monnaie.
Ecole de la circulation, école de la banque,
le prêteur en dernier ressort 

extraits (...)


La théorie bancaire initiale reposait, comme il fut précédemment observé, sur une stricte séparation des opérations de dépôt et des opérations de prêt, de sorte que la loi et le public considéraient que la banque de dépôt possédait effectivement dans ses caisses le montant total des capitaux déposés[1].
Mais la confusion entre ces activités fut entretenue et servie par la technique bancaire. Charles Rist en rappelait les causes et le processus historiques : « Pendant longtemps, les banques se sont bornées à faire crédit en monnaie, c’est-à-dire avec les espèces mêmes reçues par elles (...) Les choses se sont obscurcies quand les banques ont commencé à émettre des billets, ou ont autorisé leurs clients à se servir des chèques (...) En réalité, le billet n’est jamais qu’un certificat de dépôt.. » Il va permettre au crédit bancaire de prendre son essor « avec l’habitude des dépôts en banque, habitude qui, au XVIIIe siècle, n’existe que dans la classe négociante. (...) Tant que l’encaisse est égale aux dépôts, la marge de crédit de la banque ou de l’ensemble des banques est intacte. Mais à mesure que s’accroît l’écart entre les dépôts exigibles et l’encaisse disponible, le danger pour la banque de ne pouvoir rembourser, à vue, les sommes exigibles s’accroît aussi. La marge de crédit se restreint. Si elle est absorbée, si, en d’autres termes, les demandes de restitution des dépôts par les déposants viennent à excéder les remboursements d’avances par les emprunteurs, la banque, à moins de trouver elle-même, des crédits de secours, ou de recevoir de nouveaux dépôts, risque la faillite[2]. »
Maurice Allais a décrit les mécanismes de cette dérive que je résume ici.
Dans cette théorie, la banque a pour métier la garde des dépôts et l’exécution des paiements pour le compte d’un tiers. Il était implicitement convenu que tous les engagements à vue étaient couverts par de la monnaie centrale, c’est-à-dire par de la monnaie émise, sous quelque forme que ce soit, billets ou dépôts, directement par l’Etat ou la Banque centrale.
Puis la banque prêta à des tiers les dépôts à vue qui lui étaient confiés ; et pour finir, elle ouvrit des comptes courants créditeurs en échange de simples créances.
Ancien gardien des dépôts et exécuteur des paiements, le métier de  banquier s’est subrepticement  transformé en industrie de reproduction monétaire :
·      A l’origine, les encaisses métalliques, frappées par l’autorité publique, étaient déposées  chez le banquier qui en avait la garde et devait, s’il en recevait l’ordre, exécuter les paiements des déposants à des tiers. Mais les banquiers constatèrent bien vite que leurs encaisses ne descendaient jamais en dessous d’un certain seuil relatif. Les retraits que leurs clients effectuaient étaient compensés par les nouveaux dépôts que d’autres amenaient.
·      La banque s’aperçut qu’elle pouvait prêter la totalité ou une partie du montant des encaisses qui n’étaient jamais demandées. Elle prêta ces encaisses contre intérêt sans que leurs propriétaires en soient avertis et rémunérés. La concurrence des banques entre elles  finit cependant à offrir des services gracieux aux déposants, comme le service gratuit de la tenue de leur compte et plus récemment le versement d’intérêts.
Les déposants croient cependant que leurs dépôts sont couverts par des encaisses disponibles qu’ils peuvent faire transférer sur le compte d’un tiers, alors que la banque n’en a conservé qu’un infime pourcentage.  Pour couvrir ce risque, la banque doit créer de la monnaie. Si la banque ne renouvelle pas les prêts qu’elle a accordés, l’augmentation de monnaie est temporaire, mais si elle les renouvelle sans discontinuer, l’augmentation sera définitive.
D’un point de vue comptable, le bilan de la banque est équilibré, car son passif est exactement compensé par son actif. Mais cet équilibre comptable s’accommode d’éléments hétérogènes qui ne peuvent être réellement comparés puisque des dépôts immédiatement disponibles s’inscrivent au passif du bilan alors que la fraction la plus importante de l’actif, constituée de créances, n’est potentiellement réalisable qu’à terme. L’instabilité financière qui en résulte explique les faillites bancaires et les crises commerciales qui jalonnent l’histoire.
·     Enfin, à partir de la deuxième partie du XIXe siècle, la banque créa des dépôts ex nihilo qu’elle prêta en ouvrant un compte créditeur à l’emprunteur pour un montant égal à la promesse de payer qu’il lui remettait. Il s’en suit que la banque ne prête pas des encaisses antérieurement déposées. Si dans la forme, le processus diffère, il aboutit au même résultat [3] en l’amplifiant.
Ces mécanismes de reproduction monétaire permettent aujourd’hui encore aux banques secondaires de se comporter comme des instituts d’émission monétaire privés sur un même territoire, sans responsabilité, puisqu’elles n’ont pas de vision macroéconomique du circuit monétaire.
 
Encaisses, dépôts et monnaie ex nihilo
Il importe de saisir la différence entre une encaisse et un dépôt bancaire qui va engendrer le développement de la monnaie bancaire ex nihilo. Charles Rist l’explique ainsi. Qu’apporte de nouveau l’intervention du banquier, se demande-t-il ? Celui-ci dispose d’un capital propre en monnaie ou mieux encore de dépôts reçus de ses clients et initialement constitués en espèces. Ce sont ces dépôts qui introduisent un élément nouveau. Un négociant, tireur d’une traite, peut ne pas l’utiliser pour ses paiements, et le porter chez le banquier pour en toucher le montant en espèces, moyennant escompte. La circulation de la lettre de change se faisait sans intervention monétaire. Mais en escomptant la traite, le banquier s’est substitué au créancier du tiré, et il l’autorise à détenir des espèces qu’il avait accepté de recevoir plus tard. Le mécanisme est le même lors d’avances bancaires. On notera que le banquier utilise des espèces qui lui appartiennent  et qu’il a reçues du public en dépôt, et qu’il met en circulation. Dans un deuxième temps, si le créancier (le tireur) ou le bénéficiaire du crédit redépose dans la même banque les espèces rendues, « la banque voit son passif augmenter d’un dépôt de plus, et son encaisse rétablie à son niveau précédent ». Dans un troisième temps, si le banquier renouvelle les opérations un grand nombre de fois, « son encaisse se reconstituera à chaque fois au même niveau, alors que le volume des dépôts s’accroîtra. « Il y aura donc circulation de monnaie du banquier à son client et utilisation ultérieure de cette monnaie par le client non pas sous forme d’espèces (puisque celles-ci sont aussitôt redéposées à la banque), mais sous forme de tirages sur son compte en banque. » Ces tirages (ou monnaie de crédit ex nihilo) viennent s’ajouter aux espèces consignées chez le banquier (les encaisses) et multiplier le volume des moyens de paiement[4].
 
Les crises fondatrices : La réponse de Thornton. L’apparition du concept de prêteur en dernier ressort
 
De la supercherie de Johan Palmstruch en 1656 aux cours forcés de 1914, en passant par l’Acte de Peel de 1844, plusieurs approches théoriques de la monnaie furent développées. Un premier débat opposa l’école de la circulation (currency school) à l’école de la banque (banking school), précédemment évoquées, et fit apparaître le concept de prêteur en dernier ressort.
A la fin du XVIIIe siècle, Adam Smith et les classiques considéraient que l’utilisation des billets émis par les banques (c‘est-à-dire la monnaie bancaire) était moins onéreuse que les pièces métalliques. Ils se substituaient efficacement à la monnaie métallique[5] . Chez Smith, les billets que les banques remettent à leurs clients en contrepartie des espèces métalliques qu’ils laissent en dépôt chez elles sont une commodité, plus pratique et moins couteuse (…). Le billet permet ainsi de faire l’économie de la monnaie métallique dont il faut décourager l’emploi. 

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[1] - Cf. chapitre 5 : De la théorie initiale à la fraude institutionnalisée, le préfinancement par certificats d’Etat à Québec et Guernesey.
[2] - Charles Rist, opus cité (pp 17.18).
[3]   -  Selon l’analyse de Maurice Allais, L’impôt sur le capital et la réforme monétaire, Hermann 1976.
[4] - Charles Rist, opus cité
[5] - Adam Smith distingue la monnaie-marchandise (or, argent) et la monnaie bancaire qui permet de réduire le coût de la circulation monétaire « par une nouvelle roue qui coûte moins cher à installer et à entretenir que l’ancienne ». C’est une façon « de remplacer un instrument de commerce extrêmement dispendieux par un autre qui coûte infiniment moins » (La Richesse des nations, L.1, ch. 2, pp. 374).
Richard Cantillon avait déjà suivi ce raisonnement en 1728 : Selon lui, les billets émis par les orfèvres et les banquiers étaient des titres de crédit qui « contribuent aussi à la vitesse de la circulation qui serait retardée s’il fallait de l’argent effectif dans tous les paiements où l’on se contente de ces billets ».Mais il craignait cependant que ces émissions excédentaires n’engendrent des crises « si quelque crainte, ou accident imprévu, poussait les porteurs à demander l’argent à la banque, on en viendrait à crever la bombe, et on verrait que ce sont des opérations dangereuses ». Essai sur la nature du commerce en général. Londres, chez Fletcher Gyles dans Holborn, 1755. Édition moderne, Paris, INED, 1952. Réed., 1997.