Chapitre 8 – La mondialisation financière

extraits (...)

En passant d’un financement par endettement auprès des banques secondaires (économie d’endettement) à un financement par appel aux marchés financiers (économie de marchés financiers), les entreprises eurent moins recours à l’endettement bancaire et se financèrent davantage par augmentation de leurs fonds propres et émissions d’actions. La part du crédit bancaire comme moyen de financement chuta. En France, « les crédits bancaires représentaient 45 % du passif total des entreprises non financières. Cette proportion tomba à 16 % en 2000[1] », alors que parallèlement les Etats multipliaient les émissions d’obligations pour couvrir leurs déficits.

Avec la désintermédiation financière, soulignent L. Miotti et D. Plihon, « le recours croissant des entreprises aux émissions de valeurs financières pour se financer implique un déclin de la fonction traditionnelle des banques : le besoin pour les clients de pouvoir accéder directement à des liquidités d’origine bancaire diminue, car les clients importants ont désormais un accès direct aux marchés monétaires et financiers. Cette augmentation de la concurrence a entraîné à la fois une baisse de la rentabilité des opérations bancaires traditionnelles et un transfert de nombreux clients importants vers les financements directs sur les marchés monétaire et financier. Ces deux effets ont affaibli les sources traditionnelles de revenu des banques. Confrontées à une diminution partielle de leurs opérations et de leurs revenus, les banques sont incitées à réagir en élevant le niveau moyen de risque de leurs opérations ».  Ainsi, « subissant une baisse du rendement de leurs opérations traditionnelles (collecte des dépôts et distribution des crédits), les banques tentent de compenser cette érosion en se tournant vers des opérations à effets de levier et à rendements élevés de nature spéculative. Il en résulte une hausse de la rentabilité à court terme des banques, contrepartie d’une prise de risque importante. Ce comportement est favorisé par l’utilisation de nouveaux instruments financiers (produits dérivés) et par le développement des opérations en devises allant de pair avec les entrées de capitaux[2].»  

Ce nouveau mode de financement modifia les équilibres anciens obtenus entre emprunteurs et créanciers, actifs et non actifs, capitalistes fiduciaires et capitalistes fonciers. Ces modifications entraînèrent des mutations sociales, des transferts de richesse, de rentes de certaines catégories sociales et agents économiques, à d’autres. Les emprunteurs, auparavant favorisés, furent pénalisés alors que les rentiers, hier sanctionnés par l’inflation, purent imposer leur loi. Ceci fut notamment visible dans le financement des entreprises.
C’est la rupture de ces équilibres et des régulations étatiques qui déconnecta la sphère financière de la sphère économique réelle. Plus libres de circuler, les capitaux devinrent plus volatiles, imposant leur loi du court terme, et plus anonymes. Ils favorisèrent des transferts de fonds illégaux, toutes conditions accroissant les risques systémiques.
 
 Volatilité des capitaux, instabilité économique et spéculation : le règne du droit d’aubaine
 

La mondialisation financière permit aux plus importants opérateurs des marchés financiers de saisir les meilleures opportunités de placement des capitaux qui leur étaient confiés.
Elle permit aux investisseurs des différentes places financières de la planète de vendre aisément les obligations, les actions et les autres actifs qu’ils détenaient dans la devise d’un pays s’ils étaient insatisfaits de sa gestion monétaire ou de ses résultats économiques. Les Etats furent ainsi placés sous la totale domination des grands acteurs des marchés financiers : sociétés multinationales, fonds de pensions, d’investissement, d’assurances, banques secondaires et autres investisseurs institutionnels (les zinzins).
Ces acteurs, dont les interventions sont décisives sur les marchés, ont pour principale préoccupation d’assurer aux souscripteurs (qu’ils soient appelés créanciers, épargnants ou capitalistes), qui leur ont confié leurs capitaux, la sécurité sur le long terme tout en obtenant la meilleure rentabilité sur le court terme.
Il en résulta une volatilité excessive des capitaux préjudiciables à la stabilité économique du monde qui entretient la spéculation et les risques du système.
 
A titre d’exemple, on observera dans le tableau suivant que la durée de conservation d’une action en France se réduisit de plus des deux tiers en dix ans, de 1990 à 2000







On sait que plusieurs études empiriques ont démontré que les crises bancaires contemporaines sont précédées par des politiques de libéralisation financière. On a souligné, par une étude portant sur 20 pays dans le monde de 1970 à 1990 que « les crises bancaires étaient rares et n’avaient pas de liens avec les crises des balances des paiements au cours des années soixante-dix, périodes où les marchés financiers étaient encore étroitement contrôlés  », mais qu’ à « la suite du mouvement général de libération financière dans le monde, le nombre de crises bancaires a fortement augmenté, et la plupart des crises bancaires sont précédées par des politiques de libéralisation financière[3].» 
 
Cette volatilité excessive des capitaux résulte des opportunités offertes par le système de changes flottants et des différences de rendement des actifs d’une place à l’autre. Elle génère des flux spéculatifs et crée des rentes.
Les mouvements plus ou moins massifs de vente ou d’achat qui se portent sur une ou plusieurs devises amplifient les fluctuations permanentes de leurs cours. Ils permettent de réaliser rapidement de substantiels gains tirés de revenus non gagnés.

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La spéculation est une anticipation sur la valeur d’un actif. Elle consiste à acheter ou à vendre à terme un bien pour une valeur déterminée, de façon à annuler les variations des cours, ou à s’enrichir grâce à ces variations.
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Ces mouvements détachent la valeur financière de la valeur réelle d’une monnaie, qui exprime la richesse de son pays. L’écart qui en résulte l’éloigne de sa valeur d’équilibre et provoque des fluctuations toujours dommageables pour les partenaires commerciaux. Deux exemples peuvent illustrer les incohérences de ces écarts :
- Dans les années qui précédèrent l’instauration de l’euro, la valeur du deutsche mark (DM) passa de 3,47 francs le 26 février 1985 à 1,97 franc le 31 décembre 1987, pour remonter à 2,03 francs le 14 janvier 1989, redescendre à 1,44 franc le 11 février 1991 remonter de nouveau à 1,79 franc le 14 juin 1991, redescendre encore à 1,39 franc le 2 septembre 1997 et remonter à 1,66 franc le 9 mars 1993 [4].
- Même scénario quelques années plus tard que nous avions souligné plus haut (chapitre 3) entre le dollar et l’euro de 2000 à 2005. Le dollar s’échangeait pour 1,21 euro le 23 octobre 2000 et 0,76 euro cinq ans plus tard, le 1er février 2005.
Il est évident que ces fluctuations assurément trop rapprochées ne peuvent refléter avec sincérité les économies nationales concernées. Ces amplitudes exacerbées et inattendues des variations des taux de change détruisent l’équité de tous les échanges, faussent l’honnêteté de toutes les transactions et la fiabilité de tous les commerces. Elles ne permettent pas au commerce international d’être équitable et bénéfique à tous.
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[1] - L’épargne en actions des ménages, Joël Bourdin, Rapport d’information du Sénat n°367 (2002-2003).
[2] - Libéralisation financière, spéculation et crises bancaires, Luis Miotti, Dominique Plihon, Economie internationale, CEPII n°85, 1er trimestre 2001, page 12, La Documentation Française.
[3] - Libéralisation financière, spéculation et crises bancaires, opus cité, page 7
[4]  - Maurice Allais, Combats pour l’Europe, 1992-1994, Clément Juglar 1997.

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