Chapitre 8 - Les approches de la monnaie.
Autour de quelques concepts  

extraits (...)



La théorie quantitative fut cependant critiquée dès le XIXe siècle avec Thornton qui  avait dénoncé les erreurs de jugement que pouvait entraîner une approche strictement quantitative de la masse monétaire. Il avait démontré que l’on pouvait utiliser un large éventail d’instruments financiers comme monnaie, qui, en conséquence, ne fondait pas une masse monétaire indissemblable, dotée d’une seule et unique vitesse de circulation. Puis il avait introduit plusieurs vitesses de circulation pour chacun des instruments utilisés comme moyen de paiement[1]. Il en résultait une grande instabilité de la vitesse monétaire. Enfin, il avait introduit des chocs de production, sous forme de mauvaises récoltes et de guerre, qui affectent considérablement leur volume et leur prix unitaire. Sa critique de la théorie quantitative de la monnaie voulait ainsi montrer les dangers de la poursuite dogmatique d’une politique visant à contrôler la masse monétaire[2]. »
On peut ici admettre que la monnaie doit avoir une vitesse de circulation élevée, c’est-à-dire que personne ne peut la thésauriser (la détenir sans l’investir), et que concomitamment, la croissance de la production soit assez forte pour absorber l’augmentation de la masse monétaire et de la vitesse de circulation, sans produire de hausse des prix.
 
Lien entre la vitesse de circulation monétaire  et le caractère actif de la monnaie
 
Le lien entre la vitesse de circulation monétaire et le caractère actif de la monnaie fut illustré par une célèbre fable dont la paternité semble appartenir, sous une forme approchante, à l’économiste J.K. Galbraith[3].
 
Le faux monnayeur
« Un escroc avait signé un chèque de 10.000 dollars à un antiquaire. Celui-ci, ravi, courut acheter une automobile et pour la payer, endossa le chèque au nom du garagiste. Celui-ci agit de même et, de fil en aiguille, le chèque alla de commerçant en commerçant. Chacun fit une vente de 10.000  dollars avec un bénéfice de 2.500 dollars. Toutefois, le dixième commerçant mit le chèque en banque et apprit qu’il était sans provision. Il réunit alors les neuf autres victimes et leur proposa, pour éviter une annulation en chaîne de toutes les ventes, que chacun paie 1.000 dollars pour couvrir le chèque, et garde ainsi 1.500 dollars de bénéfice. »
Que doit-on conclure de cet exemple ? Nous avons une valeur de 10.000 qui circule 10 fois, engendre 10 transactions qui créent un chiffre d’affaires collectif de 100.000 et un bénéfice collectif de 25.000. En fin de cycle, la valeur de 10.000 est annulée par chaque fournisseur à concurrence de 40 % de leur bénéfice, ou 10 % de leur chiffre d’affaires. Chaque fournisseur conserve 60 % de son bénéfice. Si ce chèque sans provision - qui n’est rien d’autre qu’un crédit ex nihilo - n’avait pas circulé, aucune transaction n’aurait été réalisée, aucun achat n’aurait été réalisé, aucune richesse n’aurait été créée, et aucun bénéfice n’aurait été réalisé. La communauté des fournisseurs fut sage, elle n’annula aucune vente - peut-être déjà consommée -, mais se contenta d’une partie du bénéfice providentiel.
Doit-on aider la providence ?
 
Cette histoire démontre aussi que la monnaie a un caractère éminemment actif puisque, dans l’hypothèse d’une demande insatisfaite, son émission engendre des échanges nouveaux. Ainsi, la monnaie qui, pour chaque agent, constitue une réserve de valeur, peut être pour la collectivité un déclencheur de transactions.
 
Les monnaies privées et la suppression des Banques centrales
 
Un autre courant, issu de l’école de Vienne (ou école autrichienne)[4], demande la suppression des Banques centrales, la libre concurrence des émissions monétaires. Il s’apparente au  mouvement du « free banking ».
En France, dès 1848, Charles Coquelin[5] accusait déjà la régulation de la Banque centrale, prêteur en dernier ressort. Selon lui, les banques secondaires, assurées d’un refinancement, prenaient davantage de risques qu’elles ne l’auraient fait si elles avaient émis elles-mêmes leurs billets. Cette analyse fut reprise par de nombreux économistes, notamment depuis la disparition  de l’étalon-or qui permettait de limiter la création monétaire.
C’est derrière les auteurs de l’école de Vienne (école autrichienne) que ces idées sont aujourd’hui relayées. L’analyse de Friedrich von Hayek pourrait s’inscrire dans le cadre d’un développement exacerbé du système monétaire fractionné. Hayek refusa toutes « les philosophies sociales de type constructiviste, qui de Moïse à saint Augustin en passant par Platon, Rousseau, Marx et Freud, (…) ont joué davantage un rôle de frein qu’un rôle moteur de processus civilisateur.». Les régulations politiques, notamment en matière monétaire, sont issues de ces philosophies sociales. Il proposa donc de remplacer le monopole de l’Etat dans le domaine de la création monétaire par la liberté d’émission de monnaies privées concurrentielles.
Avec les économistes de l’individualisme méthodologique de l’Ecole de Vienne, Hayek proposa de remplacer le monopole de l’Etat dans le domaine de la création monétaire par la concurrence de monnaies privées. Selon lui, ceux qui détiennent le pouvoir dans la nation ont utilisé les moyens que leur donne cette position pour monopoliser la création monétaire. Même si leur monnaie est mauvaise, c’est-à-dire qu’il y a de l’inflation, les autorités obligent les citoyens  à utiliser cette monnaie en imposant le cours forcé ou différentes mesures de contrôle des changes, ce qui ne le gène nullement pour proclamer que leur politique monétaire a pour but d’assurer le « bien commun ». De plus, continue Hayek, le profit, indépendamment de tout jugement éthique, assure la mobilisation la meilleure possible des connaissances éparses dans la société, dans l’intérêt du plus grand nombre.  Il doit également être le moteur de la création monétaire.
Hayek défend un modèle de « catallaxie », force de captation des informations, sans direction ni régulation, sorte de marché idéalisé sans barrières économiques, sans frontières financières, ni intérêts sociaux, ni contraintes monétaires. Dans ce modèle, les Banques centrales, ou toute institution de régulation monétaire, n’existent plus.
Les défenseurs de la « banque libre » (free banking) considèrent que l’Etat détourne ainsi à son profit une activité économique qui est particulièrement lucrative puisqu’il en dispose comme d’un monopole[6] . Ils suggèrent que le pouvoir politique soit dépossédé du pouvoir de création et de régulation monétaires au profit des intervenants du marché. Il s’en suit qu’avec la suppression des Banques centrales et la mise en place d’un système concurrentiel de monnaies privées, la souveraineté monétaire des Etats disparaîtra au profit d’une conception marchande de la monnaie.
 
La banque libre et les monnaies électroniques concurrentielles
 
Dans le même esprit, d’autres auteurs, comme Henri Lepage et Pascal Salin, proposèrent un système de monnaies concurrentielles dont les taux de change seraient nécessairement flottants. Ce système permettrait, selon eux, aussi aux opérateurs de sélectionner les meilleures et les plus performantes monnaies du marché. Le public serait également libre de choisir à quel bloc monétaire il désire appartenir. Les partisans de ce système de monnaies concurrentielles..

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[1]  - On rappellera cependant que Richard Cantillon est considéré comme le premier auteur a avoir défini et distingué la vitesse de circulation de la monnaie et la vitesse de circulation du crédit. Selon lui, « la vitesse de circulation de la monnaie ou du crédit, c’est le nombre de paiements qu’effectue la monnaie ou le crédit dans un temps donné.» Il liait cependant vitesse et volume en estimant qu’une accélération de la vitesse de la monnaie varie autant qu’une augmentation de son volume. On lui attribua un Essai sur la nature du commerce en général, 1757. Cantillon est considéré par l’école autrichienne comme l’un de ses précurseurs.
[2] -  Le « paper credit » et les multiples de Mr Henry Thornton. Antoin E. Murphy. Cahier d’économie politique n°45, L’Harmattan 2003. p.32
[3]  - John Kenneth Galbraith, La crise économique de 1929,  Payot 1961, L’argent, Gallimard 1978.
[4]  - L’école de Vienne ou école autrichienne notamment animée par Ludwig von Mises ((1881-1973) et F. von Hayek dont les travaux sont relayés en France par Pascal Salin et Henri Lepage.
[5]  - Charles Coquelin, (1802-1860), Le crédit et les banques (1848).
[6]  : Pascal Salin, L’ordre monétaire mondial, Libre-échange PUF 1982. Pour Pascal Salin, au lieu de dire que la création monétaire est un attribut de la souveraineté, il conviendrait de dire que le monopole de la contrainte dont dispose l’Etat lui permet de détourner à son profit une activité économique qui est particulièrement lucrative, surtout si précisément, elle peut être instaurée en monopole comme c’est le cas pour la création monétaire