Du freebanking au bitcoin


C’est aux Etats-Unis, en 1838, qu’une loi, le Free banhing  act, accorda à chaque banque la liberté d’émission de billets sans régulation ou contrôle centralisé. Ce fut le début de l’expérience du « free banking » qui se termina en 1863. Pendant cette période, il n’y eut plus de Banque centrale aux Etats-Unis. Cette période connut
une forte inflation et un emballement de la production, et trois suspensions de remboursement des billets en espèces, en 1837,1839 et 1857, consécutives au système des réserves fractionnaires que les banques appliquaient. 

Cette période fut appelée Bank War. Elle opposa les partisans de la liberté d’émission monétaire, sans institution régulatrice, (le free banking)  aux tenants d’une Banque centrale, instrument politique d’une régulation monétaire. C’est au terme de cette guerre bancaire que le pouvoir de battre monnaie fut retiré au Congrès américain. 

Les monnaies privées et la suppression des banques centrales

 En France, dès 1848, Charles Coquelin 1
 dénonçait aussi la régulation de la Banque centrale, prêteur en dernier ressort, accusée  d’assurer un refinancement aux banques commerciales qui prenaient davantage de risques qu’elles ne l’auraient fait si elles avaient émis elles-mêmes leurs billets. Cette analyse qui s’apparente au mouvement du « free banking » fut reprise par de nombreux économistes, notamment depuis la disparition  de l’étalon or qui permettait de limiter la création monétaire. C’est ainsi qu’un courant issu de l’école autrichienne (de Vienne), demanda la suppression des Banques centrales, la libre concurrence des émissions monétaires.
L’analyse de Friedrich von Hayek et de l’école de Vienne{cke_protected_1}[2]{cke_protected_2}proposait de remplacer le monopole de l’Etat dans le domaine de la création monétaire par la concurrence de monnaies privées. Selon lui, ceux qui détiennent le pouvoir dans la nation ont utilisé les moyens que leur donne cette position pour monopoliser la création monétaire. Même si leur monnaie est mauvaise, c’est-à-dire qu’il y a de l’inflation, les autorités imposent aux citoyens d’utiliser cette monnaie en imposant le cours forcé ou différentes mesures de contrôle des changes, ce qui ne le gène nullement pour proclamer que leur politique monétaire a pour but d’assurer le « bien commun ». Hayek proposait que le pouvoir politique soit dépossédé du pouvoir de création et de régulation monétaires au profit des intervenants du marché. Il s’en suit qu’avec la suppression des Banques centrales et la mise en place d’un système concurrentiel de monnaies privées, la souveraineté monétaire des Etats disparaîtrait au profit d’une conception marchande de la monnaie.

 La Banque libre et les monnaies électroniques concurrentielles

 Plus récemment encore, Henri Lepage et Pascal Salin, proposèrent un système de monnaies concurrentielles dont les taux de change seraient nécessairement flottants. Le public serait ainsi libre de choisir à quel bloc monétaire il désire appartenir. Les partisans de ce système de monnaies concurrentielles estimaient que les technologies allaient précipiter les faits et vérifier leur théorie. Ainsi, selon James Dom{cke_protected_3}[3]{cke_protected_4}, la monnaie électronique va rendre obsolète et inutile le monopole d’Etat sur la création monétaire. Selon lui, ce XXIe siècle naissant verra se développer une offre dématérialisée de monnaies privées échappant à toute réglementation et concurrençant les monnaies fiduciaires.  Selon ces auteurs, les nouvelles générations de cartes de paiement, à puces informatiques rechargeables, dotées de mémoires et capables de stocker de nombreuses informations relatives à la tenue de compte, peuvent rendre inutiles les Banques centrales. Les cartes de crédit, alimentés par tirage sur le compte bancaire de l’utilisateur, permettent déjà de couvrir des opérations de crédit et de débit, même en ligne sur l’internet, sans passer par l’intermédiaire du compte bancaire puisqu’ils sont obtenus sous forme de dépôts et non plus de billets de banque. En éliminant le besoin de billet de banque, la régulation de la Banque centrale s’estompe peu à peu. De surcroît, souligne James Dom, ces dépôts à vue de monnaie électronique pourront être rémunérés, de sorte que la monnaie électronique pourra devenir un redoutable concurrent du billet de banque émis par les banques centrales, qui ne rapporte aucun intérêt{cke_protected_5}[4]{cke_protected_6}. On considérait, le «  beenz »  monnaie virtuelle d’échanges électroniques sur l’Internet. acceptable dans le monde entier, comme la première monnaie privée de l’ère numérique et vouée à être concurrencée par d’autres monnaies à vocation mondiale, régulées et gérées par des centres d’émission privés, eux-mêmes contrôlés par des grandes entreprises. C’est le cas aujourd’hui.

En revanche, ces monnaies  électroniques  auront toujours comme support des banques secondaires qui pourront être étrangères, sans que les liquidités virtuelles n’aient besoin de transiter par le pays de résidence de l’utilisateur, ce qui est appelé l’off-shore banking. Ce dernier pourrait ainsi domicilier ses comptes dans des paradis fiscaux exacerbant la concurrence et exerçant une pression à la hausse sur les taux d’intérêt servis et à la baisse sur les réglementations publiques en vigueur. La stabilité de la monnaie électronique pourrait alors être assurée par une contrepartie  exprimée  par référence à un panier de matières premières cotées ou sur des contrats financiers complexes ou encore des parts de fonds de pension. Dans ce système, selon James Dom, quand la banque sera mal gérée, la monnaie sera alors immédiatement sanctionnée par le marché.
On sait que ce mouvement est soutenu par divers groupes de pression (organismes et sociétés internationales notamment présentes sur l’internet), et se prolonge par de nombreux instruments de transaction à puces électroniques (téléphone mobile, plaquette électronique, implantation sous épidermique). Cette évolution est dénoncée par de nombreux observateurs comme le plus grand danger qui puisse atteindre les libertés fondamentales.

 La réalité nouvelle d'une monnaie virtuelle alternative : le Bitcoin 

Ces réflexions théoriques sont à présent confrontées à des expérimentations avec  l’apparition de plusieurs monnaies électroniques comme instruments d’échanges internationaux. La plus célèbre d’entre elles est le bitcoin.
Le bitcoin est une monnaie électronique (le bit est une unité de mesure informatique, « coin » désigne, en anglais, une pièce de monnaie) créée en 2009 par Satoshi Nakamoto (pseudonyme d’un  ou plusieurs programmateurs, ou encore d’un consortium de multinationales, comme Samsung, TOSHIba, NAKAmichi et MOTOrola ?). Le birtcoin est censé remplir les 3 fonctions d’une monnaie : unité de compte, intermédiaire d’échanges et réserve de valeur. Il ne se présente pas sous forme de pièces et de billets, mais uniquement sous forme de comptes. Il n’est pas émis par une Banque centrale ou une institution financière ou un Etat. Il n’a donc pas de cours légal.
Son processus d’émission est défini par un « protocole technique »  informatique lié à un algorithme le limitant à 21 millions de bitcoins aux alentours de 2140. Il obéit à une règle mathématique de série géométrique injectant 50 unités toutes les 10 minutes pendant les 4 premières années, puis de 25 unités les 4 années suivantes, et ainsi de suite selon une logique décroissante. Soit une moyenne d’une unité toutes les 25 minutes. Ce système d’émission est préétabli et fonctionne de façon autonome.
Le bitcoin est accusé de favoriser une spéculation  sans fondement et de nourrir l’économie souterraine. Dangereux et dénoncé par la Banque de France, il profite cependant de la reconnaissance de Ben Bernanke, actuel président de la FED, et d’une certaine aura médiatique.

Le bitcoin favorise une spéculation sans fondement

 La Banque de France a souligné qu’ « en limitant la quantité maximale de bitcoins pouvant être créés et en faisant fluctuer le rythme de création  au cours du temps, les concepteurs ont « organisé » la pénurie de cette monnaie virtuelle et lui ont ainsi conféré son caractère hautement spéculatif »{[5].
Lors de son introduction en 2009, le cours du bitcoin s’élevait à 0,001 dollar, il atteignit 10 dollars en 2012, puis plus de 250 dollars au début du printemps 2013 pour revenir à 100 dollars en mai 2013. Il dépassa la barre des 1000 dollars en novembre 2013 puis il chuta en début décembre aux alentours de 700 dollars après les communiqués de la Banque de Chine et accessoirement de la Banque de France.  On a souligné que cette volatilité des cours s’expliquait par l’afflux de capitaux que les investisseurs changèrent pour des bitcoins considérés comme une valeur refuge  lors de la crise chypriote, puis pour échapper à la taxation de l’épargne, et enfin par la mode que ce nouveau moyen de paiement  suscitait dans les médias et les salons.


Le bitcoin nourrit l’économie souterraine

Anonyme, le bitocoin  favorise le contournement des règles relatives à la lutte contre le blanchiment des capitaux, le financement du terrorisme. Ses échanges sont réalisés sans contrôle bancaire  et dans l’anonymat le plus total car cette monnaie n’est pas liée à l’identité du porteur mais à un numéro  de compte anonyme. C’est pour cela que sa première promotion fut l’œuvre des acteurs de l’économie souterraine (passeurs de marchandises interdites et trafiquants de tout ordre).
En pratique,  on peut se procurer des bitcoins en s’enregistrant sur des sites spécialisés proposant cette monnaie (par exemple Mtgox), ou même en utilisant un distributeur de bitcoin (le premier fut canadien). A la vente, on est crédité sur son compte bancaire en fonction du cours de change du jour du bitcoin. De plus en plus de sites commerciaux en ligne acceptent les bitcoins dans le monde. On peut donc faire ses achats sur internet en bitcoins. Des commerces physiques commencent également à accepter cette monnaie (un salon de coiffure à Boulogne Billancourt). En fin novembre 2013, en termes de pénétration du bitcoin, la France se plaçait en 34e position.

Le FBI a ainsi fermé le site SilkRoad sur lequel on pouvait se procurait de la drogue contre des bitcoins. Il saisit à cette occasion 26.000 bitcoins (3,6 milliards de dollars d’alors). Auparavant, un autre moyen de paiement virtuel, le Liberty Reserv (LR) créé en 2006 avait permis de blanchir 6 milliards de dollars. On commence à craindre que d’autres moyens de paiement virtuels apparaissent pour soutenir la croissance des transactions illégales dans le monde 

Le bitcoin est dangereux et pervers 

Comme les monnaies du free banking, le bitcoin n’est adossé à aucun Etat, à aucun système bancaire, à aucune activité réelle. Sa valeur n’est garantie par personne. Autrement dit, ses utilisateurs ne peuvent récupérer leurs fonds en devises que si d’autres utilisateurs désirent des bitcoins. Il n’est représentatif d’aucun actif sous-jacent ce qui rend  la volatilité de son cours totalement irrationnelle et perverse.
Cependant, de nombreux  Etats cherchent à encadrer ce moyen de paiement. L’Allemagne a ainsi reconnu la légitimité monétaire du bitcoin et autorisa que des échanges se réalisent dans cette devise, ce qui lui permet de prélever une TVA sur ceux-ci. Le Bitcoin fut également considéré comme légitime par le département de la justice américaine, alors que Ben Bernanke, président de la FED, considéra que ce moyen de paiement avait « du potentiel », lors d’une audition au Sénat sur les monnaies virtuelles.
Le système d’émission du bitcoin, préétabli, fonctionne de façon autonome. Ainsi, l’émission de bitcoins est totalement indépendante de la croissance et des besoins de l’activité économique, et de ses fluctuations. Ce mode d’émission n’est pas ans rappeler les systèmes d’étalon métallique  qui dépendaient autrefois de l’extraction de métaux précieux que chaque Etat cherchait à se procurer.
 En effet, comme eux, les émissions de  bitcoins sont indépendantes de l’activité économique. Comme eux, ces émissions sont limitées : par son protocole technique pour le bitcoin, par  la raréfaction ou l’absence de la ressource pour les étalons métalliques. Comme eux, ils pourraient susciter « des peuples asservis et des peuples exploiteurs » (Proudhon).

Janpier Dutrieux 2014}


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1  - Charles Coquelin, (1802-1860), Le crédit et les banques (1848).
2  : L’école de Vienne ou école autrichienne notamment animée par Ludwig von Mises ((1881-1973) et F. von Hayek dont les travaux sont relayés en France par Pascal Salin et Henri Lepage.
3 - Vingt économistes face à la crise, présenté par Henri Lepage et Patrick Wasjman (Odile Jacob, 1999),  The future of money in the information age, James Dom.
4- Selon James Dom, la détention des billets de banque équivaut à l’abandon temporaire d’un droit de prélèvement sur l’économie réelle, abandon qui justifierait une rémunération sous forme d’intérêt. Le non versement de cet intérêt représente une recette implicite qui rentre dans les revenus de la Banque centrale, assimilable à une  rente de seigneuriage.
5 - Banque de France. Focus n°10. 5 décembre 
https://www.banque-france.fr/publications/documents-economiques/focus.html