Franglais et autres anglicismes, chevaux de Troie
de l’hégémonie libérale anglo-saxonne

Low cost, brain storming, debrieffing, light, marketing, black, dispatch(er), email, timing, drasti(que), deficit day, prime time, think tank, star, looser, winner, warning, dealer, fun, challenger, gay, basic, on line… les anglicismes envahissent le monde des médias, des publicitaires, des industriels, des cadres, des bobos et des beaufs. Le snobisme, la futilité, le mimétisme ne sont pas nouveaux et polluent, on le sait, tous les comportements. Ce qui est davantage nouveau, c’est l’utilisation d’une langue pour pénétrer une culture et la dégénérer. Derrière chaque anglicisme, il y a un message, un signe, subliminal, ignoré de celui qui le véhicule, invitant à adhérer à l’idéologie hégémonique libérale anglo-saxonne du moins disant social. L’utilisation (inconsciente même) du franglais et autres anglicismes porte en germes la disparition des valeurs françaises mais aussi européennes, et in fine, de toutes les cultures de la terre. L’objet de cette étude est d’en révéler les liens.

 La tyrannie franglaise

 « Aux armes citoyens… contre nous de la tyrannie » dit notre hymne national. Mais n’y a-t-il pas plus perverse tyrannie que celle qui consiste à changer l’idiome d’un peuple pour modifier sa personnalité et la modéliser sur les contours d’un hégémonisme libéral anglo-saxon ? Il faut ici relire Etiemble dont le livre tristement prémonitoire de 1963 « Parlez vous franglais ?1 » devait quelque temps réveiller notre conscience nationale pour saisir l’ampleur du phénomène. Lui qui dénonça dès 1970 l’infantilisme de notre monde aux ordres de la finance « yankee » sacrifiant « la manière française de vivre à la tyrannie d’une caste d’affairiste sans scrupules », s’imaginait-il que 30 ans plus tard nos gouvernants, pourtant garants de la francophonie, sacrifieraient, en la matière, au dogme du laisser faire et laisser passer. Etiemble n’était pas dupe. Il estimait que nul ne parle innocemment le sabir franglais, anglicismes qui véhiculent « avec le twist et la ségrégation, la civilisation cocalcoolique, la manière américaine de ne pas vivre (qui va) contaminer et bousiller ce qui nous reste de cuisine, de vins, d’amour et d’expressions libres E321 »

Aujourd’hui, la France ne défend plus le français. Pour plaire au monde financier (sans doute) en 2001, le Conseil Constitutionnel a jugé non indispensable la rédaction intégrale en Français d’une information relative aux émissions d’emprunts obligataires avec appel public à l’épargne, sur le nouveau marché boursier. Le boursicoteur français façon veuve de Carpentras appréciera. Le grand linguiste Claude Hagège2 souligna également que « l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 « tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement » est aujourd’hui subordonné aux engagements communautaires et aux pratiques des marchés. » Sommes-nous arrivés à ce point de domination que décrit C. Jakubyszyn dans le journal Le Monde du 6-7 mai 2001 et selon lequel « l’histoire des nations prouve que le vainqueur assoit définitivement sa domination lorsque le vaincu finit par adopter sa langue. Si l’on se fit à ce constat, la victoire du capitalisme anglo-saxon triomphant est proche H71 ».

Depuis 50 ans, progressivement, puis plus intensivement, l’anglais ou pour le moins un sabir anglo-saxon, sape les fondements de la culture française, de son modèle économique et social, au profit d’une sous culture marchande. Assiste-on à un phénomène de suicide collectif mimétique ?

Claude Hagège remarque avec pertinence que « le choix d’une langue est solidaire du choix d’une civilisation, s’il n’en est pas, même, la conséquence naturelle. La preuve de ce lien est apportée par le fait que la majorité de ceux qui adoptent volontiers l’anglais, sont, en fait, séduits par les valeurs dont il est porteur, c’est-à-dire par les intérêts sociaux et culturels des Etats-Unis (...). L’anglais est, en fait, la langue dans laquelle s’exprime une certaine conception de l’existence.H92 » Mais ce choix n’est pas libre, il fut et est quelque peu imposé. Une exigence explicite du plan Marshall obligeait déjà, dès les années 1950, « les pays qui profiteraient de l’aide américaine pour se relever des destructions de la seconde guerre mondiale à accorder aux productions de Hollywood 30 % de leurs écrans. La situation n’a fait qu’évoluer encore, depuis cette époque, au détriment de tous les cinémas nationaux européens. H29 »

Après le cinéma, les médias radiophoniques ouvrirent largement leurs ondes aux anglicismes.

« En juillet août 1959, la revue des Pères Jésuites publiait une étude de Mr. Maurice Honoré : « Radiodiffusion et langue française ». Après avoir rappelé que le langage n’est pas une propriété dont chacun de nous aurait le droit d’user et d’abuser, mais un dépôt que nous devons transmettre après l’avoir fait fructifier, l’auteur concluait : « Touchant immédiatement des millions d’auditeurs, la radio fait incomparablement plus de victimes que la presse ». Etiemble commentait alors cet article en soulignant qu’« aussi longtemps que les auditeurs accepteront d’écouter des speakers et des speakerines, pourquoi se plaindraient-ils d’entendre sabirer les ondes E352 ».

C’est quelques dix ans après, dans les années 1970, que l’on assista alors à une petite levée de boucliers. Le 26 juillet 1972, France Soir « qui fut longtemps le supermarket de la pacotille franglaise, offrit à Jean Dutourd quatre colonnes pour « faire feu sur le franglais ! Feu sur l’hexagonal ! », et pour demander que Mr. Conte fisse son travail, interdise les « solécismes, barbarismes, bafouillages, monstruosités linguistiques, jargons franglais ou hexagonal » qui polluent, souillent, pourrissent notre langue E352 ». Puis, le Journal Officiel du 18 janvier 1973 publia une liste de plusieurs centaines de mots franglais déconseillés ou supprimés dans nos vocabulaires techniques. On pouvait alors croire que les gouvernants et, à leur suite, les Français, continueraient à aimer leur langue et la culture française. Il faut se souvenir, par exemple, que « les ministres du général De Gaulle redoutaient ses colères contre ceux qui, dans l’exercice de leurs fonctions, s’étaient exprimés en anglais. Les ministres d’aujourd’hui n’ont rien à craindre de tel quand, à l’occasion de conférence de presse, de réunions internationales, de discours dans les universités, ils utilisent l’anglais, soit parce qu’ils se piquent de donner une image de modernité, soit parce qu’ils sont convaincus que l’usage du français ne confère plus de prestige H196. »

Autre temps sans doute car « ce n’est pas là un des moindres paradoxes de la droite française actuelle que de continuer à se considérer (de moins en moins ouvertement, il est vrai) comme l’héritière du gaullisme, alors que la politique gaulliste de promotion offensive de l’identité française et des valeurs nationales dans tous les domaines n’a rien à voir avec la soumission docile d’aujourd’hui H196. » Même constat pour la gauche, « à ceci près que, si elle se réclame, à l’occasion d’un impératif de souveraineté nationale, elle ne l’impute pas au gaullisme. De quelque bord que l’on soit, en fait, les propos nationalismes, telles des outres vides, n’ont plus d’autres visées qu’électorales, et, dans le cas particulier de la langue, la promotion du français n’est plus un souci, si elle n’est pas, même, considérée comme une entreprise rétrograde, ou, pis encore, hostile. Pourquoi mériterait-elle un combat, alors qu’elle est soupçonnée de dresser un obstacle sur la voie de la mondialisation dont la langue, l’anglais, est la seule qui ait un poids parmi les dirigeants des organes dominant le monde économique : grandes banques et grandes entreprises multinationales, fonds de pension, associations d’actionnaires des plus puissants groupes mondiaux H187. »

L’un des exemples les plus frappants de l’hégémonie marchande des multinationales et autres fonds d’investissement sur les cultures autochtones est sans nulle doute la pérennité de l’anglicisme « marketing ». En effet, commente Hagège, « dès 1979, la première édition du dictionnaire commercial de l’Académie des sciences commerciales déclarait sans ambages que « marketing » désigne purement et simplement tout ce qui a trait à la manipulation du marché. C’est pourquoi l’on peut préférer à « marketing » un terme qui, sur recommandation de la Commission ministérielle de terminologie économique et financière (créée en 1970), a été rendu officiel par un arrêté de février 1987, publié au Journal officiel du 2 avril 1987. Ce terme est « mercatique », qui a l’avantage, dans le lexique du français, de s’intégrer à une série dont tous les membres possèdent le même suffixe, et au sein de laquelle figurent d’autres termes techniques modernes, tels que bureautique, promotique et informatique lui-même, forgé en 1962, par l’ingénieur Dreyfus H140 » Sans oublier ordinateur, proposé par le latiniste Jacques Perret, qui s’est rapidement imposé au lieu de computer, ni logiciel qui l’a emporté sur software et matériel au lieu de hardware. tout comme perchiste pour perchman, cadreur pour cameraman, ou simulateur cardiaque pour pacemaker. « Mercatique n’est pas inconnu des milieux du commerce en France, mais il n’est pas encore parvenu à supplanter marketing. Or, il est intéressant de remarquer qu’en dépit de l’apparence, qui laisse croire que l’un est un simple calque de l’autre, comme c’est souvent le cas pour deux termes, l’un français et l’autre anglais, qui ont la même étymologie et quasiment la même forme, les philosophies qui sons-tendent ces termes sont assez différentes. Dès 1973, bien avant sa reconnaissance officielle, le terme mercatique était ainsi défini par deux éminents économistes français, F. Perroux et J. Fourastié (Lauginie 2004, p. 178) : « Ensemble des actions destinées à détecter les besoins du consommateur dans une catégorie de produits ou de services et à réaliser l’adaptation continue de l’appareil productif et de l’appareil commercial d’une entreprise aux besoins ainsi déterminés. H140 »

Cet exemple est significatif des stratégies implicites de détournement sémantique et de substitution culturelle auxquels procèdent consciemment ou inconsciemment les importateurs, les pourvoyeurs, les diffuseurs et les utilisateurs d’anglicisme.

Voici déjà 35 ans qu’Etiemble déplorait, d’une part, que « le conseil œcuménique des Eglises envisage d’abandonner notre langue au profit de l’anglais, renouvelant ainsi la vieille alliance avec Mammon de ceux qui jurent par Dieu : car l’américain, c’est avant tout de nos jours, la langue de l’argent-roi, celle du capitalisme conquérant et colonisateur. D’autre part, dans les couloirs de l’ONU, de belles âmes traitent de « latin d’église » le français de nombreuses délégations qui emploient notre idiome, mais se pâment devant l’anglais si agréablement « débraillé » des autres Etats membres (…). Ces gens sont francs. Ils ne nous cachent pas leurs intentions prochaines : parlez franglais ou disparaissez comme nation. Ce qui revient à dire : disparaissez comme nation et comme culture ou disparaissez comme culture et comme nation. Très peu pour moi E356 ».

Comment en sommes nous arrivés là ?


L’anglicisme, arme du capitalisme

Une langue a deux fonctions, elle est un instrument de communication et elle est un instrument de culture. Mon intention n’est pas de remettre en cause l’actuelle langue de communication internationale qui est, pour l’instant, par de heureux hasards, l’anglo-américain. Elle est, en revanche, d’attirer l’attention du lecteur sur la funeste habitude de quelques locuteurs francophones consistant, par mimétisme, snobisme, inconscience, conformisme, ou autres carences de la personnalité, à utiliser des vocables anglo-saxons pour singer ce qu’ils croient être la modernité, l’efficacité, mais qui n’est, in fine, que l’armature d’une manière de vivre, l’ « american way of life » , apparue ex nihilo, sans racine ni culture multiséculaire, mais porteuse de valeurs mercantiles intégristes.

On sait qu’il existe pour une langue dominante, en l’occurrence l’anglo-américain depuis plusieurs décennies, deux façons d’exercer sa pression sur les autres, l’une externe, l’autre interne.

La manière externe consiste à choisir de préférence la langue dominante dans de nombreuses situations où elle est en concurrence avec d’autres. Il s’agit d’une substitution pure et simple d’une langue par une autre. C’est le cas lorsqu’une entreprise installée en France exige l’usage de l’anglais pour son personnel au détriment du français.

La manière interne consiste à introduire dans la langue autochtone une multitude d’emprunts issus d’une autre langue. Une langue qui véhicule les idées, la culture, les sciences et les techniques dominantes devient prêteuse de mots, et les autres langues sont, vis à vis d’elle, emprunteuses. Selon Claude Hagège, « l’intégrité d’une langue n’est assurée que dans la mesure où les emprunts ne dépassent pas un seuil de tolérance, que l’on peut évaluer à 15 % du lexique H42. Avons-nous dépassés ce seuil ? Certes non, mais la progression des anglicismes s’accélère dans les couches les plus dynamiques et militantes de la population alors que le vocabulaire français utilisé s’étiole dans des proportions inverses, notamment sous l’influence de la pauvreté lexicale des mondes de la publicité et du média télévisuel. Prenons ici, d’un côté, l’exemple de l’inventivité des rappeurs qui mêlent habilement verlan, anglicisme, revendication sociale et haine. Taro OG 1 dans une compilation Police (septembre 2006, Menace Record) avoue ainsi « on veut tous qu’ils dead par centaine ». Et de l’autre les utilisations indifférenciées de mots ou d’expressions qui révèlent les carences synonymiques et l’absence de discernement des locuteurs. Ainsi, la créativité, le dynamisme, en un mot la vie, semblent appartenir à des groupes qui, pour conquérir et forger leur identité, mêlent habilement anglicismes, argot dans leur propos, alors que la pauvreté linguistique, le manque d’imagination et de recherche, en un mot la mort, appartiennent à des groupes soumis aux modes, aux passades et aux conformismes du temps. Le terme « génial » recouvre ainsi chez maints locuteurs francophones indifféremment des êtres et des faits intéressants, pertinents, ingénieux, aimables, agréables, plaisants, cultivés, ludiques, etc.

Autrement dit, les esclaves suivent leurs maîtres. De sorte que l’idée d’un seuil de tolérance linguistique ne peut être interprétée d’une façon dogmatique et doit tenir compte d’autres paramètres plus prégnants.

Pour faire pénétrer une langue par des anglicismes, plusieurs vecteurs sont utilisés, notamment « le monde européen de l’entreprise face à l’anglais, et le précieux concours des médias et du snobisme H73. Il y a bien-sûr les milieux d’affaires qui favorisent cette hégémonie de l’anglais. Mais celle-ci est également « assurée par le monde des médias, par celui de la mode, et par l’illusion, en particulier des consommateurs les plus crédules, issus des dernières générations, que le dynamisme, la liberté, l’ouverture à l’autre, la haute technique, sont associés à l’anglais. » Les candides et autres niais pensent peut-être qu’il enrichit le vocabulaire des langues européennes ou asiatiques par des mots aux nuances plus fines ou aux contenus plus neufs, mais (surtout) il s’agit d’être « moderne », d’être dans le coup, d’être prétendument plus performant. Ainsi, break, brieffing apparaissent plus séduisants que pause, réunion. On croit ainsi qu’il faut déprécier ou récuser « les valeurs dans lesquelles ont a été formé, puisqu’on juge que celles par lesquelles ont est attiré leur sont supérieures, ou sont plus désirables, plus flatteuses et moins désuètes », attitude typique de snobisme, souligne Claude Hagège.

En fait, « cette conduite de mimétisme est la manifestation d’une pulsion d’identification. (…) Ainsi, dans le monde des entreprises, les industriels fascinés par le triomphe universel du modèle américain du capitalisme ont tout emprunté à ce modèle, ses modes de gestions, ses techniques de conquêtes des marchés et aussi sa langueH76. » De même, « tout observateur lucide ne peut manquer de relever le rapport de cause à effet entre l’offensive commerciale des firmes anglophones et leur offensive culturelle et linguistique, visible à cent indices, dont un des moindres n’est pas la réduction constante du nombre des films américains dont les titres, quand ils sont donnés en France, sont traduits. H35. »

La chute des empires coloniaux, puis celle du mur de Berlin, ont permis au modèle américain du capitalisme de se lancer à la conquête du monde. . » Le mondialisme n’est pas, « comme l’écrivait « James K. Galbraith, l’illustre économiste, un concept sérieux », car, avoue-t-il, « nous l’avons inventé pour faire accepter notre volonté d’exploiter les pays placés dans notre zone d’influence4 » Les partisans du triomphe universel du modèle américain du capitalisme ont tout emprunté à ce modèle, ses modes de gestion, ses techniques de conquête des marchés et aussi sa langue.

Ainsi, l’anglais est en position de force dans la mesure où « la construction d’un marché mondial où les barrières protectrices disparaîtraient les unes après les autres est la manifestation d’une idéologie ultra libérale dont les thuriféraires sont les grandes entreprises anglo-saxonnes H181. »

Avec le modèle économique américain, les anglicismes exportent également un certain modèle de démocratie qui « ne s’adapte pas facilement aux besoins et à l’histoire propres d’individus et de sociétés aux fondements tout à fait différents (...). » Cette exportation des mœurs sociales et politiques ne tient pas vraiment compte des institutions, de l’histoire, des coutumes, du territoire de l’autre, « et de ce qu’implique son droit de langue, c’est-à-dire son droit de cultiver sa langue et de souhaiter qu’elle soit utilisée par ceux qui lui parlent. H104.

L’idéologie libérale, souligne C. Hagège, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la circulation des marchandises « doit être assurée sans aucune entrave, a, certes, trouvé des échos en France au XVIIIe siècle, notamment chez certains physiocrates. Cependant, pour l’essentiel, elle reflète une philosophie typique du monde américain (…). Une solidarité naturelle unit l’idéologie libre-échangiste et la langue anglaise. H42 » Cette idéologie libérale qui a dévoyé la construction européenne, dans les récents textes législatifs européens, entretient naturellement celle suprématie anglophone. Ainsi, « les avis et les arrêts de la Cour de Justice des Communautés européennes et du Tribunal de première instance doivent être rendus en français, du fait que c’est là, dans le système juridictionnel communautaire, la langue des délibérations et de la procédure. Or, dans ce domaine, la Cour adopte la même politique que la Commission : d’une façon quasi systématique, elle favorise les directives à finalité économique, au détriment des résolutions à finalité culturelle. Il est facile de voir qu’il s’agit d’un procédé destiné, indirectement, à servir l’anglais, puisque cette langue est le support d’un discours libéral caractérisé par son hostilité à toute autonomie du domaine culturel H80. » Dès lors, leur idéologie est directement opposée à tout protectionnisme, non seulement, bien entendu, en matière de marchés, mais même en matière de langue H195… »

Dans ce contexte, « faut-il défendre les intérêts d’une poignée de producteurs à ceux de plusieurs centaines de consommateurs ? » Au début 2004, l’Union Européenne comptait environ 378 millions de citoyens des Etats membres dont seulement 61 millions avaient l’anglais pour langue maternelle ? H181 »

« A tous les échelons en France, y compris aux plus élevés, (on tolère) que des margoulins d’outre-atlantique décident un jour que désormais les Français n’auront plus le droit de parler d’esthétisme industrielle, que le mot tolérable en France sera désormais design (et démerdez-vous pour le prononcez, vils esclaves : désigne, désigue, désainegue, dissainegue, etc) E351 » dénonçait Etiemble en 1970.

Cette dégénérescence de la langue française et des valeurs qu’elle porte n’est pas sans explication.

- Il y a d’abord une politique d’importation culturelle américaine que rien ne freine.

Le cinéaste Luc Besson « que l’on ne saurait suspecter d’être hostile au cinéma américain » écrit dans un article donné au journal Le Figaro (2003) : « Je rappelle que si, en France, le cinéma national garde une part de marché de 30 %, elle n’excède pas 10 % ailleurs en Europe (…). Il est évident que le cinéma américain attaque par tous les bouts et entend bien anéantir par tous les moyens la poche de résistance que nous sommes » H30.

Il faut ici combattre cette volonté hégémonique anglophone qui n’admet guère le maintien d’une pulsion de diversification dont la France est encore le modèle.

- Il y a ensuite la démission des grands administrateurs. Un publiciste contemporain, Alain Minc a écrit que « l’omniprésence de l’anglais aura de toutes façons lieu, le choix est comme toujours, face à un phénomène inexorable, de le subir ou de l’anticiper » (La grande illusion, p. 120 Grasset 1989). Certes, les signes de cette évolution sont bien réels. Mais comme rappelle Hagège, il convient là de réagir avec optimisme et réagir comme Alain à qui l’on attribue le mot suivant « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme de volonté ».

- Il y a aussi une certaine forme d’inculture du public endormi par les anglicismes. Ainsi, « la conviction selon laquelle le français n’a pas, ou n’a plus d’aptitude à se faire l’instrument d’expression de la modernité n’est pas fondée seulement sur la fascination devant le modèle américain, mais aussi sur l’affligeante inculture des Français qui ne connaissent pas, et n’ont pas l’humilité de chercher à connaître, par exemple les ressources du français en matière de néologie. Elles sont énormes (…) H200. » Selon Hagège, ceux qui doutent de cette capacité sont les médias habitués à travailler vite et à se contenter d’informations superficielles 5. Ainsi, par manque d’imagination, ils posent en dogme la capacité de l’anglais à créer des néologismes, à épouser le rythme de plus en plus rapide de l’innovation technique et scientifique.

- Il y a également une crise de l’identité et de la conscience françaises. « En fait, la manière de se représenter la langue est ici le reflet de la manière dont chacun vit son identité nationale. Si les Français les plus riches, ceux dont les entreprises font la force économique du pays, rêvent de devenir anglophones, c’est que la conscience collective est en crise et que la solidarité civique entre toute les composantes de la population se dissout pour faire place à des différences accusées entre ceux qui ont ce rêve et ceux qui ne le partagent nullement, et avec lesquels les premiers sont de moins en moins capables de communiquer H202. »

- Il y a par ailleurs un dogmatisme libéral qui insulte l’intelligence. Ce respect rigoriste à certains dogmes en devient absurde. C’est notamment le cas du « désengagement partiel de l’Etat depuis les dernières années du XXe siècle. 7 des 24 articles de la loi Toubon ont été censurés le 29 juillet 1994 par le Conseil Constitutionnel et cela …. au nom de la liberté d’expression (…). Il s’agit en particulier de l’obligation d’emploi du français dans les règlements et contrats, les messages publicitaires, les distributions de produits et de services, les organes de diffusion des résultats des travaux de recherche scientifique ayant sollicité une subvention de l’Etat (…). Le Conseil Constitutionnel a annulé l’obligation générale d’utiliser les termes créés par les commissions ministérielles de terminologie, ce qui ouvre un champ très vaste aux termes anglais, y compris dans les grandes entreprises, SNCF, etc H199. »

- Il y a enfin la démission des pouvoirs publics. Et pourtant, après la loi constitutionnelle n° 92-554 du 25 juin 1992, l’article 2 de la Constitution française de 1958 stipule cependant que « la langue de la République est le français. » Mais « les transgressions répétées, souvent agressives et quasiment sans sanctions, de (cette) loi Toubon ne sont qu’une sorte de prélude à l’attitude qui prévaut depuis une dizaine d’années. L’Etat s’est de moins en moins engagé dans la promotion du français et son comportement est, assez logiquement, reflété par celui de ses grands commis, lesquels tout comme lui, sont fascinés par le modèle américain….H195 ».

C’est ainsi que bien que la ratification d’un texte imposant l’anglais est illégale, « une partie du patronat français, habitée d’une anglomanie mimétique dont rien n’a jamais démontrée qu’elle soit commercialement plus efficace4 » continue son œuvre de destruction des fondements culturels français.
 
Résister, innover et créer en ... français 

Alors que faire pour lutter contre cette corruption de la langue et cette dépravation de l’esprit français dont l’objectif affiché est d’avilir les populations qui s’expriment dans cet idiome ?

- Il ne s’agit pas d’être inspiré « par une vision désuète du monde et par l’aveuglement aux réalités modernes et aux changements inévitables qui font l’histoire ». Mais il faut cesser d’être naïf, l’argent, le gros capitalisme et les utilisateurs d’anglicistes sont des alliés objectifs qui poursuivent le même travail de destruction d’un modèle culturel et moral enraciné et non marchand au profit d’une idéologie libérale et marchande idolâtrée. Que périssent les hommes si le marché le veut ! « Tout commande que l’on soit de l’avis opposé et qu’on garde une ferme résolution face au terrorisme des arguments de l’argent H130. »

- Il faudrait utiliser les mêmes voies mimétiques que l’envahisseur franglais. « Déjà en 1647 Vaugelas (Remarque sur la langue française) soulignait que les nouveaux mots trouvaient une résonance dans le public, après qu’un Souverain, un Favori l’ait inventé, que les courtisans l’aient recueilli, que les autres le disent aussi, et qu’il s’établisse enfin dans l’usage. De sorte que l’usage s’en répand par l’effet mimétique si ceux qui l’ont promu bénéficient d’une quelconque caution de pouvoir attractif H203. » Qu’attendent les « élites », saltimbanques en vue et échotiers mondains pour s’en inspirer ?

- Il convient de ne pas hésiter à renouveler le français en l’enrichissant de néologismes et en redécouvrant des noms, des adverbes, des verbes oubliés. Ce n’est que quand un néologisme est acquis par un assez grand nombre de locuteurs qu’il est lexicalisé. Il faut rééduquer les francophones. Eduquer dans le sens de nourrir … à la langue française, adultes et enfants. « Il faudrait surtout que, des classes maternelles à l’enseignement supérieur, on formât nos enfants à connaître, aimer et respecter le français. On leur bourre la cervelle de notions idiotes ou fausses qu’ils doivent oublier quand ils se spécialisent dans une discipline. Plutôt leur apprendre, et par cœur, la grammaire, avec beaucoup de poèmes, de belle et forte prose. Actuellement occupées à ruiner notre langue, il faudrait que la radio et la télévision soient employées à la consolider E336 ».

Par ailleurs, « la politique scolaire en France est d’introduire dès l’école primaire l’enseignement d’une langue « étrangère », on sait que dans les faits il s’agit de l’anglais. La seule solution raisonnable capable de lutter contre cette hégémonie est de proposer une éducation bilingue précoce et obligatoire, c’est-à-dire l’apprentissage non pas d’une, mais de deux langues étrangères H219.

De nombreux signes attestent qu’il suffit d’un peu de volonté et de surveillance pour protéger la langue française des anglicismes et de la culture anglo-saxonne mercantile et libérale. Ainsi « La Cour d’appel de Versailles a rappelé (CA Versailles 1e chambre, 2 mars 2006) que l’obligation d’utilisation de la langue française s’applique aux documents communiqués aux salariés.

La loi du 4 août 1994 – dite loi Toubon – oblige l’employeur à rédiger en français, disposition que l’entreprise CE. Medical Systems SCS, filiale d’un groupe international, n’avait pas respecté. Il faut noter que l’entreprise a fait valoir qu’elle n’avait fait que se conformer à la pratique des entreprises dont l’activité est internationale6 ! »

Enfin, « quelle action politique les responsables français devraient-ils conduire et quel combat devraient-ils livrer ? La réponse est claire. Nous avons en présence une force et une valeur. La force est celle du profit, des affairistes. La valeur, c’est celle de la culture H207. »

Il faut être cohérent avec soi-même : on ne peut servir à la fois la force des affairistes et la culture de son terroir.

« Tout individu soucieux de défendre son âme face aux périls qui la menacent ne peut ignorer qu’il lui faut livrer un combat. En l’occurrence, une riposte est possible. « Qu’est-ce donc que le sens de l’aventure humaine, sinon d’être un effort pour dompter l’entropie H237 ? »

- Enfin, retrouver la poésie et le charme du français. Il faut retrouver le vocabulaire français oublié sous la pollution franglaise.

Remplacer :

Corn flakes par pétales de maïs, blue-jean par bleu-de-Nîmes, big band par onde de choc, séisme, award par récompense, coach par entrainer, driver par pilote, manageur par entraineur, directeur, administrateur, charter par avion affrété, fitness par remise en forme, fashion par mode, tendance, peep show par mirodrome, play boy par bellâtre, portable qui comme adjectif souvent substantif est un anglicisme quand il est employé dans le sens de portatif, téléphone de poche, ordinateur portatif, price earning ratio par coefficient de capitalisation des résultats, panel par échantillon.

 

Janpier Dutrieux 2008


L'illustration de cet article est extraite du blog de Jean-Pierre Gilbert Le français tel qu'on le pense


Ce chapitre est extrait d'un ouvrage collectif Le local aux défis du global


1- Etiemble, 1909- 2002), Parlez-vous franglais ? (Idées réédition 1973, Gallimard). Les citations extraites de cet ouvrage sont indiquées, en exposant, E suivi du numéro de page.

2 - Claude Hagège, Combat pour le français au nom de la diversité des langues et des cultures (Odile Jacob 2006). Les citations extraites de cet ouvrage sont indiquées, en exposant, H suivi du numéro de page.

Autres ouvrages : Le Français, histoire d’un combat, éd. Michel Hagège, Paris, 1996 : L’Enfant aux deux langues, éd. Odile Jacob, Paris, 1996 ; Le Souffle de la langue, voies et destins des parlers d’Europe, éd. Odile Jacob, Paris, 1992.
Consulter également   
http://claude.hagege.free.fr/3 - Le Monde du 17/10/2006.
4 - Pourquoi il faut défendre mordicus l’usage du français. Claude Hagège, Le Monde du 1er mars 2006.
5- Hagège, Valeurs Actuelles, 7 juillet 2006.
6- Hagège, (Les échos, 10 mars 2006.
7- Hagège, ( http://www.diplomatie.gouv.fr)
8 – On retrouvera tout ce vocabulaire français dans Evitez le franglais, parlez français, Yves Laroche-Claire, Albin Michel, (Les dicos d’or de Bernard Pivot, 2003).