Georges Valois, du Cercle Proudhon au Nouvel Age

Itinéraire intellectuel, politique, social et économique de Geroges Valois, fondateur du cercle Proudhon.



Le nom de Georges Valois évoque en général peu de souvenirs pour les Français de cette fin de siècle. Il faut dire que le « silence » qui s’est installé autour de la pensée et du rôle historique de celui qui, à une étape de son itinéraire intellectuel prétendument « chaotique », créa le premier groupe « fasciste » français, n’est sûrement pas un hasard. S’il y a indifférence, aujourd’hui, autour de Valois, elle est nécessairement voulue, puisque, selon Yves Guchet, auteur d’une excellente biographie de ce révolutionnaire, remarquablement lucide en dépit des apparences, « il fut un temps où pour certains la pensée de Valois parut devoir mettre définitivement fin aux « fantaisies de Marx ». A ce propos, Yves Guchet cite F. Béthoux, dans « L’ordre économique et social d’après G. Valois » (1) : « A Karl Marx s’oppose Georges Valois ».

Les adversaires les plus virulents de Valois l’accusèrent d’avoir été totalement incohérent. Certes, son itinéraire politique peut le laisser penser. D’abord monarchiste, puis fasciste, il dénonça ensuite cette forme d’organisation sociale, la qualifiant d’escroquerie politique, et il se dirigea alors vers le syndicalisme révolutionnaire, puis le mouvement coopératif. Mais dans son oeuvre, de nombreux textes viennent pourtant porter témoignage d’une continuité de sa pensée, notamment en ce qui concerne son hostilité au capitalisme, sa « haine personnelle contre l’argent ». On a pu noter quelques ressemblances entre la pensée de Valois et celle de Proudhon. Si ce dernier s’est fixé comme objectif la justice sociale, Valois n’a cessé de s’intéresser à la lutte de l’homme contre l’argent. Et tous deux exaltèrent la résistance de l’individu contre la toute puissance de l’Etat

Un itinéraire chaotique

Alfred-Georges Gressent est né le sept octobre 1878 à Pais. Il prendra le pseudonyme de Valois en 1906, pour ne pas compromettre sa situation matérielle d’alors ; il était secrétaire de Max Leclerc, chez Armand Colin.
Il connaît une enfance miséreuse, à la suite de la mort de son père qui, boucher, s’était blessé gravement pendant son travail. Il a cinq ans lorsque sa mère le confie à sa grand-mère et au second mari de celle-ci. Ce dernier est admiratif devant l’intelligence du jeune garçon et lui fait partager son amour de la République. Sa grand-mère, elle, lui enseigne les « bons principes ».
A quatorze ans, Georges Valois entre dans une école professionnelle, l’école Boulle. Il en est exclu avant les trois ans qu’il devait y passer, pour avoir manifesté bruyamment contre la nourriture.
Alors vient pour lui le temps des petits métiers, après un bref passage chez un commerçant des halles ; Valois, qui, à seize ans, s’affirme républicain socialiste, entre au service des abonnements de deux journaux réactionnaires et cléricaux, « la France Nouvelle » et « l’Observateur Français ». Curieusement, ici, ses idées n’effraient pas, on est plutôt aimable avec lui, mais en raison de difficultés financières, la moitié des emplois est supprimée et Valois est du nombre des licenciés. Il entre ensuite chez un fabricant de produits chimiques qui ne trouvera rien de mieux que de le dénoncer à la police comme anarchiste. L’affaire n’aura pas de suite.

Valois signe un contrat pour Singapour. Ce voyage est pour lui une occasion de connaître d’autres peuples, d’autres réalités. Il regagne la France en juillet 1897, avec « l’âme altérée des vérités nouvelles », et se demande toujours comment il pourrait gagner sa vie sans pour autant cesser de s’instruire. Heureusement l’économiste Georges Blondel, puis son cousin André - futur membre de l’Institut - l’aideront de leur mieux en lui confiant des travaux de secrétariat au cours des années 1898 et 1899. Il s’en acquittera avec beaucoup d’intelligence. Pendant quatre ans, Valois va fréquenter les milieux révolutionnaires, et plus particulièrement les groupes anarchistes.
Depuis son retour d’Asie, il lit chaque semaine « Les Temps nouveaux » et « Le Libertaire », et chaque mois « La Société Nouvelle » et la « Revue Blanche ».
Au groupe de « l’Art social », il rencontre plusieurs anarchistes dont le nom est resté célèbre, Fernand Pelloutier, le fondateur des Bourses du Travail. Sébastien Faure - qu’il accusera plus tard d’avoir été indicateur de police -, Jean Grave, Paul Delesalle.
Valois sera pendant plus d’un an le secrétaire de « L’Humanité Nouvelle » que dirige Augustin Hamon. Le doute va naître dans son esprit en face de ces intellectuels anarchistes qu’il découvre pleins de contradictions et suspecte d’hypocrisie. Mais sa rencontre avec Georges Sorel va être d’une grande importance. Il fait sa connaissance en 1898, à »L’Humanité Nouvelle » où Sorel apporte le texte de sa brochure « L’avenir socialiste des syndicats ». Valois écoute avec respect cette « pénétrante intelligence », et cela va contribuer à le faire étudier les phénomènes économiques. Ce contact avec les milieux anarchistes marquera Valois toute sa vie ; il le conduira à un certain dégoût pour « la politique ».

« Lorsque Sorel entrait (au comité de rédaction de « L’Humanité Nouvelle »), il y avait un frémissement de l’intelligence chez les assistants et l’on se taisait. Nous l’écoutions. Ce n’étaient pas ses cinquante ans qui nous tenaient en respect, c’était sa parole. Sorel, forte tête de vigneron au front clair, l’oeil plein de bonté malicieuse, pouvait parler pendant des heures sans que l’on songeât à l’interrompre ».Valois (D’un siècle à l’autre).
Il faut noter aussi que Valois a été dreyfusard, mais en 1898, la plupart des journaux anarchistes s’étaient ralliés aux défenseurs de l’officier juif alsacien, alors qu’au début de l’Affaire, en 1894, ils le considéraient comme coupable, n’hésitant pas, pour certains, tel Emile Pouget, dans « Le Père Peinard », à faire preuve d’un solide antisémitisme.
En 1900, Valois a vingt-deux ans. Il rejoint le 46ème régiment d’infanterie à Fontainebleau. Il y arrive antimilitariste, mais il y prend vite goût car il retrouve là le vrai peuple, le « pays réel » que son passage chez les anarchistes lui avait fait abandonner. Il y découvre que « mon sang est plus fort que les idées de Kropotkine ». Au bout de six mois de service, il tombe malade et quitte l’armée, avec regret. Ecoeuré de « la politique », il va de nouveau quitter la France. A la fin de 1901, il se rend à Genève où un professeur de l’Université, Georges Bouvier, à qui G. Blondel l’a recommandé, lui offre de devenir précepteur en Russie, dans la famille du gouverneur de Kovno, Emmanuel Vatatzi. Valois part au début de mars 1902. Il reviendra de Russie, persuadé que « la Russie est menacée par les hordes asiatiques, par le péril jaune qui ne demande qu’à s’étendre partout » (2). Il se montre très critique envers le tolstoîsme, ce « cheval de Troie de l’Asie en Russie ». Par contre, Valois ne s’aperçoit pas que des forces autres que le tolstoîsme sont déjà à l’oeuvre à cette époque pour préparer la Révolution.

En août 1903, il rentre à Paris. Il se marie avec une jeune Française qu’il avait rencontrée en Russie et qui va lui donner bientôt un premier fils.
Il prend contact avec les milieux syndicaux qu’il juge pollués par la politique. Les hommes qu’il rencontre au cours de cette démarche, il les sent très différents de lui : « Ils voulaient sortir du travail, tandis que j’y entrais.... Ils se demandaient comment ils feraient la révolution, je me demandais comment nous travaillerions au lendemain de la révolution.... ».
En juin 1903, Valois définit ainsi le mot « travail » pour un dictionnaire à mettre à jour : « Qui veut la vie doit accepter le travail, qui veut le travail doit accepter la contrainte, et par conséquent le chef. Le chef n’est pas l’ennemi, c’est notre bienfaiteur ».
Il entre en relation avec l’écrivain Paul Bourget qui l’invite à adhérer à l’Action Française, il rencontre aussi Charles Maurras avec qui il discute de l’oeuvre de René de La Tour du Pin ; puis le duc d’Orléans qui le séduit. C’est plein d’enthousiasme qu’il se convertit au monarchisme.
Toutefois, son adhésion, écrira-t-il plus tard, « comportait l’utilisation des thèses soréliennes ». Il concevait la monarchie comme « un arbitre permanent au-dessus des classes en conflit pour les obliger les unes et les autres à respecter les règles du jeu ».
Valois, au sein de l’Action Française, n’est pas vraiment un militant ordinaire. Il dispose cependant d’une assez grande marge de manoeuvre, et, en 1909, il publie son enquête sur « La monarchie et la classe ouvrière ». Valois a envoyé son questionnaire à Sorel qui ne répond pas, et aussi à Robert Louzon, à Jean Grave, à Emile Janvion, etc. Si la plupart des syndicalistes et anarchistes interrogés condamnent plus ou moins la République parlementaire, ils ne sont guère tentés par une solution monarchique. Valois constate ce désaccord et le regrette, mais il ne désespère pas pour autant du syndicalisme.
Au printemps 1910, il propose à Sorel de prendre la direction d’une revue, « La Cité Française ». Celui-ci accepte, mais la revue ne paraîtra pas, car Variot avait voulu prendre la tête de la revue, ce que Pierre Gilbert, Edouard Berth et Sorel n’auraient pas toléré, selon Valois.

Lorsque Sorel mourut en 1922, le monarchiste Georges Valois, dans l’Action Française, et le socialisme Robert Louzon, dans La Vie Ouvrière, lui rendirent un hommage empreint de la même admiration. Quelques semaines plus tard, Mussolini, faisant son entrée dans Rome, déclarait à un journaliste espagnol : « C’est à Sorel que je dois le plus ». Le gouvernement soviétique et l’Etat fasciste proposèrent le même jour d’assumer l’entretien de son tombeau (3).

Le cercle Proudhon

Avec ces sept hommes qu’unissaient plusieurs idées communes sur la nation, l’anti-démocratisme et le souci de l’organisation de la « cité française selon les principes empruntés à la tradition française », G. Valois va fonder le Cercle Proudhon. Les monarchistes les plus conservateurs sont indignés. Maurras tient à préciser dans le premier cahier du Cercle : « Les idées de Proudhon ne sont pas les nôtres ». Malgré ces réserves, l’AF ne contrarie pas les efforts de Valois en vue de multiplier les contacts entre syndicalistes et nationalistes. Elle l’invite même à s’occuper de la Nouvelle Librairie Nationale, rue de Médicis. Mais la guerre va bientôt s’annoncer, elle sera pour Valois une épreuve tout à fait décisive.

C’est à « l’initiative de Georges Valois, Edouard Berth et Henri Lagrange que fonctionna le Cercle Proudhon de l’Institut d’Action Française. L’un de se professeurs, Louis Dimier cite Proudhon dans son ouvrage « Les Maîtres de la Contre-révolution au XIXème siècle » (3).
C. Maurras préférait faire appel à des disciples de La Tour du Pin, plus modérés ou effacés que Valois pour traiter les questions sociales et économiques. Valois chercha alors à s’exprimer dans des revues autonomes. Une revue « La Cité française » réunissant syndicalistes et nationalistes fut décidée. Georges Sorel en rédigea la déclaration de principe. Mais cette revue ne fut qu’un projet.
Les jeunes soréliens de l’Action Française ne se découragèrent pas, et en mars 1911, Valois créait avec Henri Lagrange le Cercle Proudhon. (...) L’éclatement de la guerre de 14 mit un terme à cette tentative de réunion des éléments monarchistes et syndicalistes (4).

Dès le début, on l’envoie à Verdun, et il réfléchit à l’organisation de l’armée et au sort des combattants lorsque la paix sera revenue. Valois n’a pas été un soldat « de salon », il a fait la guerre avec courage ; sous-lieutenant en mai 1916, il est blessé en octobre et opéré à Epinal.
En 1921, dans « D’un siècle à l’autre », il tirera ainsi les conclusions de la guerre :
« Le siècle passé ne voulait plus chercher que la jouissance. Mais un même ordre parvient aujourd’hui à chacun de nous, venant des Hauts de Meuse, des bois de l’Argonne, des rives de la Marne et des champs de la Somme : Travaille ! C’est l’ordre divin, c’est l’ordre humain. Le siècle passé faisait de la révolte une déesse : le legs que nous recevons des sacrifiés, c’est le bienfait de l’obéissance, mère de la paix et de la justice. Mais puisque l’on nous a enseigné la révolte, que cet enseignement nous sauve au moins contre les faux dieux. L’argent règne encore insolemment dans ce pays. Que notre révolte libère l’homme de cette servitude, afin que le plus beau royaume qui soit sous les cieux appartienne aux deux forces qui ont sauvé le monde de la barbarie : l’esprit et le sang. C’est la tâche de notre siècle ».
Dès sa démobilisation, Valois va se consacrer davantage à l’économie qu’à la politique. La « Grande Guerre » a tué un million et demi de soldats français. Comment faire pour organiser la production, pour reconstruire, avec une main d’oeuvre aussi réduite ? Il devient l’économiste officiel de l’Action Française. S’opposant à la fois à l‘économie libérale et à celle de type socialiste, il essaie de proposer un système économique permettant d’assurer un progrès continu de la production, tout en maintenant les solidarités sociales. Une « troisième voie » en quelque sorte.

« Les systèmes socialistes collectivistes développent les principes républicains, transportent le principe de l’égalité politique dans l’économie, et, construits en vue d’assurer à tous les hommes des droits égaux et des jouissances égales, ils refusent aux citoyens, comme le fait l’Etat républicain, le droit de « se séparer de la chose publique par un esprit de corporation ». En face de la collectivité propriétaire de tous les biens, en face de l’Etat patron, les travailleurs sont privés du droit de coalition. Ils devront subir les conditions de travail qui seront établies par la collectivité, pratiquement par l’Etat, c’est-à-dire par une assemblée de députés, et ils ne pourront les modifier que par l’intermédiaire de leurs députés... »(Histoire et philosophie sociale) (4).
Dans son ouvrage « L’Economie nouvelle », Valois critique le marxisme, « cette conception matérialiste de l’histoire que Marx et ses disciples ont introduite dans la pensée socialiste ».
A propos de la révolution russe, il écrit : « Ce n’est pas la lutte des classes qui a fait agir le prolétariat russe, c’est le dogme, l’idée de la lutte de classes, l’idée de la révolution sociale (ce que Sorel nomme le mythe social). C’est ce dogme, cette idée, ce mythe, qui, maniés par des intellectuels et des aventuriers, ont soulevé les classes ouvrières et les ont soumises à la dictature du militarisme historique ».
Valois souhaite unir au sein de la nation bourgeois et ouvriers, au dessus des partis et des classes. Il estime, se référant à Proudhon, que « la constitution de la propriété est une condition indispensable de la civilisation ». Méfiant à l’égard de l’économie libérale, Valois ne croit pas à la loi de l’offre et de la demande, et commence à ébaucher l’idée d’un système corporatif qui évoluerait au dessus des classes et des partis, dans le cadre d’un Etat fort que le Roi incarnerait et dirigerait.

L’inspirateur de Valois pour les questions sociales, c’était le marquis de La Tour du Pin, et les thèses de « L’Economie Nouvelle » ne semblaient pas embarrasser Maurras, même si le souci de Valois n’avait pas été de dégager les principes d’une économie chrétienne.
En mars 1920, Valois, au VIIème congrès de l’AF, lance l’idée d’une organisation qui répondrait aux principes de l’Economie Nouvelle. Ce sera la CIPF (Confédération de l’Intelligence et de la Production Françaises) dont l’objectif est de rassembler des groupements d’intellectuels et de producteurs sous la forme de syndicats ou de comités d’action.
Il fut bientôt appelé à diriger une maison d’édition, la Nouvelle Librairie Nationale qui devait subsister jusqu’en 1927. Après la grande guerre, il eut l’idée de créer des sociétés corporatives et d’organiser des semaines -notamment du Livre et de la Monnaie - pour mieux faire comprendre la portée concrète de ses idées. Il écrivit plus tard à ce sujet : « Tout cela était pour moi la construction de nouvelles institutions. Les gens de l’Action Française n’y comprenait absolument rien. Je cherchais le type nouveau des assemblées du monde moderne. Pendant que les gens de l’Action Française continuaient de faire des raisonnements, je travaillais à la construction de ces institutions »(4).

Valois va parcourir le pays pour donner des conférences sur la Confédération. Mais les effectifs ne sont pas nombreux, et si une élite patronale a été intéressée, peu d’ouvriers l’ont été. La CIPF aura eu au moins le mérite d’avoir été à l’origine de réunions professionnelles d’un type nouveau, les « semaines économiques », dont certaines connurent un relatif succès.
Ces « Semaines », dans l’optique de Valois, sont un premier pas vers une réorganisation économique de la France, il envisage une réunion des Etats Généraux où la représentation des professions face à l’Etat serait assurée. Il souhaite que l’intérêt général et les intérêts particuliers soient dissociés, ce que ne fait pas le régime parlementaire qui confond les deux.
En 1922, l’idée de rallier les élites du monde du travail à la solution monarchiste lui semblait vaine. Il ne s’intéressait plus seulement aux forces ouvrières, mais à l’ensemble du monde économique du pays. Son idée était « de réunir les Etats Généraux », créant ainsi la représentation réelle des forces nationales, par opposition à la représentation artificielle du parlementarisme (4).
Valois oeuvre à la construction d’un « Etat libre au dessus des partis et des groupes ; un chef d’Etat permanent incarnant l’intérêt national devant l’Etat, les Etats professionnels, les Etats régionaux, les Etats généraux pour représenter et défendre non plus une poussière de citoyens, mais des corps, c’est-à-dire des familles, des métiers et des provinces » (5).
En 1923, Valois se rend en Italie avec plusieurs responsables de l’AF. Il rencontre Mussolini et il est impressionné par le régime fasciste. Cela va contribuer à l’éloigner progressivement de l’AF qu’il juge trop immobiliste. En 1924, il demande à Poincaré de prendre les pleins pouvoirs pour sauver le franc menacé par l’inflation. L’AF ne l’intéresse plus, et d’ailleurs elle mène une campagne pour l’isoler.
En octobre 1924, Valois rompt avec l’AF et un mois plus tard ce sera le début de l’histoire du Faisceau qui ne sera créé officiellement qu’un an après, le 11 novembre 1925.

Du nouveau siècle au Faisceau

C’est à la fin de février 1925 que Valois fonde un journal hebdomadaire, le « Nouveau Siècle ». Cet organe de propagande lance un appel aux combattants suggérant la formation de « Légions » destinées à lutter contre le parlementarisme.
Pendant l’été, Valois laisse entendre que le « Nouveau Siècle » sera l’expression d’un « mouvement » qui réunissait des hommes venus de différents horizons. Le 3 septembre, Valois s’en prend à « l’esprit bourgeois », à cet « individualisme bourgeois » qui a nomadisé les ouvriers, et les a livrés aux politiciens socialistes.
Le 11 octobre 1925, il annonce que le « Nouveau Siècle » devient quotidien et que, dans ces conditions, il ne peut poursuivre sa collaboration à l’Action Française. Il donne alors sa démission des comités directeurs e l’AF. Maurras prend acte de cette démission, tout en insistant sur le « magnifique passé ». Mais les divergences vont bientôt s’aggraver, car le désaccord entre Valois et une AF qu’il jugeait sclérosée, était profond, à la fois sur les méthodes et sur le fond. Valois croyait qu’un dialogue était possible avec les communistes, puisqu’ils luttaient contre la ploutocratie. Il cherchait des alliés du côté des ouvriers tandis que Maurras, lui, les cherchait dans la bourgeoisie, qu’il ne voulait surtout pas effaroucher.
Relatant après sa rupture avec Maurras son premier contact avec celui-ci, Valois écrivait : « C’est sur le problème économique et social que nous nous heurtâmes immédiatement. Dans la suite, Maurras s’abstint de renouveler cette dispute. Sa décision avait été prise ; il avait compris qu’il était préférable de m’associer à son oeuvre et de m’utiliser en s’efforçant de m’empêcher de produire toute la partie de mon oeuvre qu’il n’acceptait pas » (Basile ou la politique de la calomnie) (4).

Le Faisceau n’a pas été, quoiqu’on en ait dit, une pâle copie du fascisme mussolinien. L’organisation était composée de quatre sortes de faisceaux : le Faisceau des combattants, le plus important, qui regroupait les combattants de 14-18, ceux des guerres coloniales, et même des plus jeunes, qui avaient vingt ans en 1925, recrutés comme aspirants ; le Faisceau des corporations, composés de paysans, d’ouvriers, de techniciens et de chefs d’entreprises ; le Faisceau des jeunes, pour les moins de vingt ans, et le Faisceau civique, qui regroupait les Français et Françaises qui n’appartenaient à aucune des trois autres catégories.
Valois, le 11 novembre 1925, prononce un discours à la salle Wagram, devant plusieurs milliers de personnes, 6000 environ . Il y dénonce l’impuissance du parlementarisme, la faillite des vieux partis, la « paix manquée », et déclare que son objectif est « la conquête de l’Etat » au dessus des partis et des classes. Cet Etat national « donnera une attention particulière à l’aménagement du pays, des moyens de transport et de répartition ». L’accent est mis aussi sur la défense des intérêts ouvriers, l’organisation de la justice dans la vie sociale. Le Faisceau réclamait un chef national, mais qui était ce chef ? Valois ne se met pas en avant. Il écrit dans le « Nouveau Siècle » du 3 septembre 1926 : « Il y a le dictateur lorsque la dictature est faite ». Valois envisage-t-il d’avoir recours à la violence pour conquérir le pouvoir ? En tout cas, il ne l’exclut pas, même s’il pense à cette époque que l’Etat s’effondrera bientôt, à la suite de l’aggravation de la situation financière.

Vers la fin de 1925, les rapports entre le Faisceau et l’AF se détériorent. Maurras ne cache plus son hostilité à cette entreprise « aventureuse ». Les attaques personnelles contre Valois et ses amis vont se multiplier. Daudet se déchaîne, et Maurras va jusqu’à le qualifier d’agent provocateur, sans doute au service de la police. Valois réplique à ces attaques dans le « Nouveau Siècle », tout en essayant de ne pas entretenir la polémique.
Valois avait surtout le sentiment que les campagnes de son hebdomadaire « Le Nouveau Siècle » concernant les finances, la monnaie et la bourgeoisie déplaisaient souverainement, sinon à l’Action Française elle-même, du moins à certaines personnalités politiques ou financières avec lesquelles l’Action Française ne voulait pas se mettre en mauvais termes (4).
« Maurras et ses commanditaires avaient toléré ma politique ouvrière, tant qu’ils avaient pu la mener sur le plan de la littérature, mais du jour où je déclarais que nous passions à l’action pratique, on voulait m’arrêter net » (G. Valois, Histoire et philosophie sociale) (4).
Valois intenta un procès à l’Action Française. Ce fut l’un des plus importants procès de presse de l’époque. Valois n’était plus pour Maurras que « la bourrique Gressent, dit Valois », alors qu’il admirait en 1915, lors de la fondation du « Nouveau Siècle », (ses) décisives analyses de la situation financière qui ont abouti à la Ligue du franc-or ».

Valois sortit vainqueur de sa lutte judiciaire contre l’Action Française (4).
Il a un autre souci ; trouver de l’argent pour financer son journal.
On sait que l’un des principaux souscripteurs a été le parfumeur François Coty, propriétaire du Figaro et du Gaulois. La campagne lancée auprès des lecteurs et des sympathisants connaît un relatif succès, mais la moitié de la somme reçue a été fournie par les gros versements d’une vingtaine de personnes.
Les réunions tenues par le Faisceau en province donnent cependant des résultats encourageants. Parmi les orateurs, on remarque surtout Philippe Barrès, Philippe Lamour, Marcel Bucard. Sur les effectifs, la discrétion est de rigueur. Valois parlera plus tard de 25 000 adhérents, un chiffre qui paraît plausible.
Le « Nouveau Siècle » a-t-il eu un tirage de 300 000 exemplaires en 1926, comme le prétendit Valois ? Ce n’est pas très vraisemblable, car il aurait pu vivre sans problème, même avec un tirage deux fois moindre, ce qui ne fut pas le cas.
Le Faisceau s’est voulu rassembleur, mais l’arrivée en son sein de communistes et de socialistes aboutit à la formation de deux camps, une droite militariste et réactionnaire, une gauche syndicaliste et révolutionnaire. Cette gauche se groupa derrière le nom de Valois.
Dans un article du « Nouveau Siècle » du 24 février 1926, Valois montre les limites de l’antisémitisme ; simplement le juif doit être français avant d’être juif, de même pour le protestant ou pour le franc-maçon. Par rapport au catholicisme, Valois est un croyant dont, écrit J.M. Duval, « les rapports de l’homme et de Dieu sont une préoccupation constante » , et il nous propose deux textes de Valois, l’un extrait de « Le Père » (1913) : « Ainsi es-tu, homme et père, devant le Père qui est aux cieux : tu dois suivre ses commandements et accomplir sa parole, ne connaissant des volontés divines que ce qui fut révélé à ton intelligence... », l’autre extrait de « L’Homme devant l’Eternel » (1941) : « Une foi nouvelle se répand dans ce monde au delà de Moise, de Jésus, de Bouddha, de Confucius, de Mahomet, de tous les prophètes et de tous les Dieux qui n’étaient point de faux dieux, mais qui n’étaient que des dieux provisoires, des demi-dieux qui annonçaient l’Eternel ».

L’année 1926 voit le franc baisser régulièrement. Le gouvernement Briand démissionne le 15 juin. Valois accorde un préjugé favorable au nouveau gouvernement Briand-Caillaux, espérant qu’il soutiendra un Etat national au dessus des partis de droite et de gauche. Philippe Barrès n’est pas dupe, et dénonce « les dangers d’un pseudo-fascisme ».
Valois fait le choix du régime républicain, se séparant définitivement de la monarchie, au rétablissement de laquelle il ne croit plus. Le Faisceau se réclame désormais de « la grande idée de la Révolution Française de 1789 ».
La réunion de Reims, le 27 juin 1926, est celle des producteurs, pour tirer le pays de la crise. C’est un succès : 10 000 participants, mais les résolutions n’apportent pas de nouveauté. A Meaux, le 5 septembre, le glissement à gauche du Faisceau se confirme. Poincaré a formé son gouvernement d’union nationale, dans « L’homme contre l’argent » (1828), Valois écrira : « Poincaré au pouvoir, nous devenions beaucoup plus vulnérables. Nous perdions cet épais matelas de sympathies que nous valait notre fonction de défenseur du franc ».
Le Faisceau, qui avait connu un départ fulgurant, est ainsi freiné par le changement de pouvoir et doit reconsidérer son rôle et le sens de son combat.
« Nous ne sommes ni à droite ni à gauche. Nous ne sommes pas pour l’autorité contre la liberté. Nous sommes pour une autorité forte et pour une liberté non moins forte. Pour un Etat fortement constitué et pour une représentation nouvelle régionale, syndicale, corporative » (Le Nouveau Siècle, 25 septembre 1926).

Le 5 décembre 1926, le « Nouveau Siècle » devient hebdomadaire, et au Congrès de janvier 1927, rue d’Aguesseau, une coalition s’organise contre Valois. A droite, c’est Bucard qui l’accuse d’abandonner l’esprit combattant, à gauche, Lamour qui est passé par le Parti communiste, mais le Faisceau se démarque de sa position en se défendant de constituer « un corps de police auxiliaire pour la défense des possédants ». Pour Valois, la campagne anti-communiste vise surtout à servir les intérêts des ploutocrates de Londres. Le Faisceau se veut nationaliste, préoccupé des intérêts de la France ; il est aussi pacifiste, estimant que la paix est menacée parce que les Etats classiques sont incapables d’apporter des solutions aux problèmes nouveaux.
Des militants, déçus, s’en vont ou sont exclus, comme André d’Humières ou encore Philippe Barrès.
Le Faisceau eut lui-même ses dissidents, entraînés par l’un des fondateurs du mouvement, Philippe Lamour (4).

De la république syndicale au Nouvel âge

Valois s’éloigne peu à peu de la droite et il cherche, au delà du fascisme, comment collaborer avec les radicaux, les socialistes et les démocrates-populaires.
Le « Nouveau Siècle » du 18 mars 1928 reproduit le premier manifeste pour la République syndicale. Et c’est l’abandon du vocable fasciste. Dans « Finances italiennes » (1930) Valois écrira : « Le fascisme a été une formidable escroquerie, à l’intérieur et à l’extérieur. A l’intérieur, parce qu’il a pu naître et se développer avec des éléments socialistes et même communistes qui ne l’auraient pas laissé naître s’il s’était présenté tel qu’il est aujourd’hui ; à l’extérieur, parce qu’il a trompé des hommes (comme mes amis du Faisceau de France et moi-même) qui, disciples de G. Sorel, voyaient en Mussolini un réalisateur de quelques unes des pensées du socialisme sorélien ».
Notons en passant que c’est probablement à Valois que le gouvernement du maréchal Pétain emprunta le slogan du nouveau régime de 1940, la Révolution Nationale (4).
Le 10 juin 1928, Georges Valois fonde le Parti Républicain Syndicaliste (PRS). Les membres du Faisceau, restés fidèles à l’Italie mussolinienne, créèrent un Parti Fasciste Révolutionnaire, animé par le docteur Winter, qui publia pendant deux ans le journal « Révolution Fasciste ». Ce parti resta toujours très groupusculaire..
Valois n’avait pas voulu faire du Faisceau un mouvement anti-communiste défendant les intérêts « bourgeois », cela était tout à son honneur, mais le conduisit inéluctablement à l’échec.
En mars 1928, Valois publie un « Manifeste pour la République Syndicale ». Cette publication est suivie de la fondation du Parti républicain syndicaliste (... auquel adhéra) René Capitant, futur ministre du général de Gaulle (4).
Après la formation du PRS, Valois animera plusieurs revues, d’abord, les « Cahiers Bleus », organe du PRS, qui paraîtront jusqu’en 1932, puis les « Chantiers coopératifs » ; enfin un journal, « Le nouvel Age », dont il sera le gérant.
Il suscitera alors plusieurs revues, Les cahiers bleus, les chantiers corporatifs, le nouvel âge. Parmi leurs collaborateurs, on doit citer Pierre Mendès France, Bertrand de Jouvenel et Jean Luchaire (4).

La grande crise de 1929 apparaît comme une crise structurelle du capitalisme, qui ne parvient plus à résoudre ses contradictions. Valois cherche des solutions du côté du mouvement coopératif. Il estime qu’il est nécessaire de construire un Etat nouveau qui acceptera de répartir équitablement le revenu national ; il lui semble inadmissible que seule une minorité de privilégiés puisse profiter des bienfaits du progrès technique. Le nationalisme étroit lui apparaît dépassé, archaïque. Il invite à la « création d’un système européen, avec plan décennal de rationalisation générale ». Valois affirme désormais que le socialisme et la liberté ne peuvent se retrouver que dans la coopération. Il veut organiser les consommateurs, et condamne à présent toute forme d’étatisme. Ses véritables ennemis, il les désigne sans hésiter : le capitalisme et le fascisme. Les manifestations de février 1934, il en est persuadé, ont été organisées de longue date par la Banque et les trusts pour amener au pouvoir un gouvernement de type fasciste. Il désigne nommément les « responsables », Horace Finaly et François de Wendel, mais aussi Jean Chiappe, le préfet de police et la majorité de la presse, dominée par l’Agence Havas.
Ce problème de la liberté de la presse accapare beaucoup Valois qui n’admet pas que l’on puisse fixer librement le prix d’un quotidien, ce que fait François Coty en lançant « l’Ami du Peuple », à dix centimes. Un appel pour l’indépendance de la presse est signé par de nombreuses personnalités : Vincent Auriol, Pierre Cot, Edouard Daladier, Edouard Herriot, Valois, Emile Roche, etc.... De très nombreux articles paraissent dans « Le nouvel Age » pour dénoncer le rôle de l’agence Havas qui est entre les mains des industriels et des financiers.
Le 14 octobre 1935, l’Assemblée des coopérateurs du Nouvel Age, réunis à la Mutualité, vote un texte où ils disent leur détermination de répondre aux provocations à la guerre civile et aux menaces de mort proférées par les bandes fascistes. Valois ne se contente pas de dénoncer les ennemis de la classe ouvrière, il ne se satisfait pas davantage des plans de la CGT qui visent à faire de la socialisation dans une perspective étatique. La gauche se méfie de lui, et à la « Révolution Prolétarienne », on l’accuse d’avoir toujours été un destructeur du mouvement ouvrier. Berth prend sa défense, protestant de son honnêteté et de sa sincérité.

A l’égard du Front Populaire, Valois se montre très critique, mais il se rallie tout de même, pour ne pas se couper de la base. Il reproche à Blum la dévaluation du franc, faite au bénéfice des capitalistes. Il critique aussi avec virulence la politique suivie vis-à-vis de l’Espagne, conscient que l’issue de la guerre civile aurait une influence sur la paix en Europe. Valois reproche également à Blum de ne pas avoir appelé à venger Roger Salengro, poussé au suicide par la presse de droite qui l’avait accusé, à tort, de trahison.
A partir de 1937, Valois devient plus dur encore à l’égard de la politique du Front Populaire. Il qualifie de « trahison » la nomination de Jean Coutrot à un poste officiel d’organisation économique, et il est indigné de la composition de la commission de gestion du fonds d’égalisation des changes où apparaissent Charles Rist et Paul Baudoin, « délégués des grandes banques et des trusts les plus puissants » (Nouvel Age, 10 mars 1937). Valois est catégorique, si Léon Blum et son gouvernement en sont arrivés là, c’est qu’ils sont incapables d’assurer la gestion des finances, et c’est aussi parce qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce que pourrait être une économie socialiste.
Valois a compris que le parti communiste n’avait aucune liberté d’action vis à vis de l’URSS, qu’il n’était qu’un instrument de manoeuvre du stalinisme. S’il est opposé à toute action violente contre les régimes fascistes, Valois n’est pas cependant du nombre de ceux qui approuvent Munich. Pour lui, Chamberlain a créé de toutes pièces la menace de péril de guerre, pour faire admettre à l’opinion anglaise qu’il était nécessaire d’abandonner la Tchécoslovaquie.
Le pacte germano-soviétique lui apparaît comme le triomphe de Staline et, curieusement, comme l’annonce de la bolchevisation de l’Allemagne.
Après l’invasion de 1940, Valois se retrouve au Maroc, où il écrit « La fin du bolchevisme ». Il est arrêté et transféré à la prison de Meknès en 1941. C’est là qu’il compose plusieurs chapitres de son dernier ouvrage, « L’homme devant l’Eternel » qui paraîtra après sa mort, en 1947.
Emprisonné ensuite à Clermond Ferrand, Valois est jugé puis acquitté. Il se retire alors près de Beaujeu, à Val d’Argières. La Gestapo l’arrête en mai 1944 pour son action clandestine. Il est incarcéré à Lyon, au fort de Montluc, puis déporté à Neuengamme. En décembre 1944, il est évacué vers Bergen-Belsen. L’épidémie de typhus qui ravage le camp en ce début de 1945 l’emporte le dimanche 18 février.
Le mouvement de George Valois était oublié : Arthus et lui-même furent de ces morts de la Résistance dont les partis politiques victorieux préféraient ne pas parler, puisqu’ils n’avaient pas été des leurs (4).

Bernard Lanza


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1) : Edition de la Revue fédéraliste, 1921, page 8.
2) : J.M. Duval, « Le Faisceau de Georges Valois, 1979 », La Librairie Française, page 33.
3) : Vu de droite, Alain de Benoist, Copernic, 1978.
4) : Les dissidents de l’Action Française , Paul Serant, éditions Copernic 1978.
5) : Action Française, 25 septembre 1922.