La valeur du travail domestique

 
Si nous étions dans uns société intégralement marchande et monétisée, les activités de la production non monétisée (principalement domestique) couvriraient entre un tiers et  deux tiers du PIB. Matière à penser une nouveau partage de la valeur ajoutée et de revaloriser le travail libéré du carcan de l’emploi. Démonstration. 

La valorisation des activités de production non rémunérées 

Dans les années 1970, on avança l’idée que la production des services non marchands par les membres des ménages peut augmenter le bien-être économique. On déplora alors que la mesure conventionnelle de la production n’en donne pas une mesure adéquate. Des études considèrent que la contribution des femmes à la production, qui effectuent environ les deux tiers des tâches domestiques, était nettement sous-estimée par les statistiques classiques[1]. D’autres, notamment de K.E. Walter aux Etats-Unis et Ann Chadeau et Annie Fouquet en France, confirmèrent  qu’une valorisation des activités de production non rémunérées,  associatives, civiques et domestiques, réduirait de façon significative la part attribuée à la production marchande et administrative dans les grands agrégats économiques. Le contenu de ces activités reste sans doute influencée par l’évolution des sociétés, mais il semble peu probable que son rapport au PIB ait sensiblement évolué depuis les Trente glorieuses.

Nous reprenons ici les approches économiques du travail domestique d’Ann Chadeau et Annie Fouquet. Ces auteurs soulignent que « le développement de l’industrie a progressivement retiré à la sphère familiale la production d’objets qu’il était rentable de fabriquer en grande série, entraînant un développement du salariat et des échanges monétaires[2].» Mais corrélativement, de nouvelles et nombreuses tâches domestiques, sociales et de voisinage, sont nées de la division industrielle du travail et des modifications qu’elle a induites, par exemple la gestion du budget familial, la tenue d’une maison, dont la valeur produite par l’économie domestique et sociale n’est pas quantifiée dans le PIB. La gestion du tri sélectif des ordures ménagères est ainsi une activité domestique non valorisée qui le serait cependant si ce service était effectué par des sociétés spécialisées.

Ann Chadeau a cependant souligné que les comptables nationaux répugnent à considérer la production domestique en raison de l’indépendance et de l’isolement relatifs de ces activités par rapport aux marchés, de l’extrême difficulté de faire une estimation économiquement significative  de leur valeur et des effets négatifs que cela aurait sur l’utilité des comptes pour l’orientation de la politique économique. De surcroît,  cela pourrait avoir aussi des conséquences inacceptables pour les statistiques  de la population active et de l’emploi. Enfin, d’après les directives du BIT, « les personnes économiquement actives sont celles participant à des activités de production se situant dans la frontière de la production définie par le système de comptabilité nationale. Si le définition était élargie pour inclure aussi la production de services par les ménages pour compte propre, presque toute la population adulte serait économiquement active et le chômage serait éliminé [3] ». On a aussi objecté que le travail domestique n’est pas obligé de garantir une productivité minimale sous la contrainte des exigences professionnelles ou de la concurrence. Cependant, du point de vue social et culturel, la production domestique assume la reproduction de la société et, en grande partie, l’éducation et la sociabilité des enfants, et la reproduction de la société. A ce titre, sa valeur est infinie. Mais entre une valeur nulle et l’infini, cette production qui n’est pas marchande, peut cependant être appréciée.

On s’attachera tout d’abord à déterminer la part du temps consacré au travail domestique relativement à celui occupé au travail professionnel et à celui du temps de travail total. Puis nos présenterons les évaluations de la valeur de ce travail domestique estimées selon les méthodes de valorisation au prix du marché et au coût d’opportunité.

Une estimation du temps de travail domestique 

Les activités de production non rémunérées sont définies par le critère de la tierce partie. Dans la production issue du travail domestique, il s’agit tout d’abord de déterminer et séparer les tâches productives de biens et services et les activités ludiques.  Certains actes, comme cuisiner ou  laver du linge, peuvent être considérés comme des travaux domestiques, alors que regarder la télévision demeure une activité de loisirs, bien que quelquefois éducative. Mais il faut cependant noter que la grande majorité des activités domestiques  reste plus complexe à cerner, car elle peut comprendre une partie ludique et une autre créatrice. Par exemple, la production à court terme, la plus visible (travail de ménage, l’entretien du foyer), est relativement simple à cerner et à quantifier. En revanche, la production à long terme (l’éducation ou « la  fabrication des générations nouvelles »), davantage qualitative et subjective, ne peut s’appréhender que de façon arbitraire ou conventionnelle. Mais ces productions n’ont pas de valeur et ne sont pas quantifiées par la Comptabilité nationale ; elles ne produisent pas de contrepartie monétaire délivrée aux familles.  Il faut bien voir ici que les allocations familiales et natales versées aux parents n’ont jamais poursuivi cet objectif puisqu’elles furent instaurées afin de compenser la perte de niveau de vie que l’entretien d’un enfant leur faisait subir. Nous en reparlerons plus loin.

Pour distinguer ces activités productives de biens et services dans l’ensemble des activités des ménages, le critère de la tierce partie fut retenu : on ne retient que les activités qui peuvent être laissées à la charge d’autres personnes, comme le repassage ou la lessive. Ainsi, selon ce critère, dormir ou se détendre sont des activités dont on ne peut se décharger sur autrui.  

Le travail domestique, c’est-à-dire, les activités domestiques productives définies par le critère de la tierce partie, occupait, en moyenne par semaine, en 1974, 10 heures pour un homme actif, 18 heures pour un homme sans activité rémunérée, 28 heures pour une femme ayant un emploi, et 43 heures pour une femme uniquement occupée par la gestion domestique. Par ailleurs, la même année, la durée moyenne hebdomadaire de travail professionnel, à temps complet et partiel, était, en incluant leur temps de transport du domicile au lieu d’exercice professionnel,  de 38 heures pour les femmes actives, et de 47 heures pour les hommes actifs.

En additionnant ces durées de travail domestique et de travail professionnel, nous obtenons le temps de travail contraint total :

Temps de travail contraint total =
Temps de travail domestique + Temps de travail professionnel + Temps de transport.


Le temps de travail contraint total fut, en moyenne, par semaine, de 66 heures pour les femmes ayant un emploi, de 57 pour les hommes ayant un emploi, de 43 heures pour les femmes sans emploi rémunéré, et de 18 heures pour les hommes sans emploi rémunéré.

Le tableau suivant sur le « Temps de travail contraint total sur une année » reprend les résultats d’une transposition à l’année de ces durées de travail hebdomadaire en s’appuyant sur les données d’une « enquête sur les emplois » menée par l’INSEE auprès des populations citadines de 18 ans et plus, en 1974.

 

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[1] - Sur l’augmentation du bien-être économique : Nordhaus W. et J. Tobin (1972). Is growth obdsolete ? National Bureau of Economic Research, sur la contribution des femmes : Walter K. et WH. Gauger (1973), Time and its dollar value in household work, Family Economicus Review,  cités par Ann Chadeau, Que vaut la production non marchande des ménages ? Revue économique de l’OCDE n° 18, Printemps 1992.
[2]  - Peut-on mesurer le travail domestique ? , par Ann Chadeau et Annie Fouquet, Economie et Statistiques n¹ 136, septembre 1981, INSEE.
[3] - Ann Chadeau,  Que vaut la production non marchande des ménages ? Revue économique de l’OCDE n° 18, Printemps 1992, p. 97.