L'apologue de Robinson
(ou la vraie valeur de l'argent)


Dans cet apologue, Silvio Gesell démontra que le capital financier, à la différence du capital physique, ne se corrompt pas. Il en tire une supériorité qui pénalise ce dernier. Il en tira les conséquences. Il convenait d’affecter le capital financier des qualités détenues par le capital physique. La valeur de la monnaie thésaurisée (ou qui s’échappait du circuit économique) devait être altérée. Ce fut la monnaie franche (ou monnaie estampillée)

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Comme chacun sait, Robinson se trouvait seul sur une île. Il tua des porcs, sala les viandes, confectionna des vêtements. Bref, selon ses estimations, il pouvait pourvoir largement à ses besoins pour les trois années à venir.
Tandis qu’il procédait à un dernier calcul, il vit venir à lui un homme.

- Hé, cria l’Etranger, le naufrage de mon bateau me force d’aborder ici. Ne pourrais-tu me prêter des provisions jusqu’au jour où j’aurai défriché un champ et rentré ma première récolte ?

Robinson, à ces mots, pensa à ses réserves, à l’intérêt qu’il en tirerait et à la splendeur de la vie de rentier. Il s’empressa d’accepter.

- Très bien, dit l’Etranger. Mais je te préviens : je ne paie pas d’intérêt, sinon je préfère me nourrir de chasse et de pêche. Ma religion m’interdit tout autant de payer de l’intérêt que d’en exiger.

R- Belle religion, mais qu’est-ce qui te fait croire que je vais accepter ?

E- Ton égoïsme, Robinson, car tu y gagnes, et pas mal.

R- Je ne vois pas l’avantage que j’aurais à te prêter gratuitement mes provisions.

E- Je vais te le montrer. J’ai besoin de vêtements, tu le vois, je suis nu.
As-tu des habits en provision ?

R- Cette caisse là est pleine à craquer.

E- Mais ces vêtements, là, enfermés, c’est la nourriture de prédilection des mites.

R- Tu as raison, mais comment faire autrement. Ailleurs, ils craignent les souris et les rats.

E- Comment faire autrement ! Prête moi ces vêtements et je m’engage à t’en faire de nouveaux dès que tu en auras besoin, et ces vêtements seront même, parce que neufs, meilleurs que ceux que tu retirerais plus tard de cette caisse.

R- Oui, Etranger, je veux bien te prêter cette caisse, car je vois qu’il m’est avantageux de te prêter les vêtements même sans intérêt [1].

E- Montre moi ton froment. J’en ai besoin pour semer et cuire.

R- Je l’ai enterré sur la colline.

E- Tu l’as enfoui pour trois ans ! Et la vermine ? Et les larves ?

R- Je sais. Mais comment les conserver autrement ? Si seulement je connaissais le moyen de défendre mon capital contre les forces de destruction de la nature.

E- Prête moi une partie de tes provisions, je te réglerai cette fourniture avec du froment frais de mes moissons, kilo pour kilo, mais toujours sans intérêt.

R- C’est avec joie et en te remerciant. Et si je t’offrais toute la réserve en stipulant que contre dix sacs tu n’en doives que neuf ?

E- Non, je te remercie. Cela aussi s’appelle de l’usure, à la place du bailleur, c’est le preneur qui serait capitaliste. Mes convictions condamnent l’usure, y compris l’intérêt renversé mais j’ai encore besoin d’autre chose : une charrue, un chariot, des outils. Me prêteras-tu sans intérêt le tout ?

R- J’accepte. Je me réjouis de pouvoir désormais conserver ces biens pour l’avenir, en bon état et sans travail, grâce au prêt.

E- Tu reconnais alors l’avantage que tu trouves à me prêter ces biens sans intérêt [2] ?

R- Je le reconnais. Mais je me demande pourquoi dans mon pays les prêteurs demandent un intérêt.

E- La cause, tu dois la chercher dans l’argent.

R- Quoi, la source de l’intérêt viendrait de l’argent ? Mais écoute ce que dit Marx de l’argent et de l’intérêt : « La force du travail est la source de l’intérêt (plus-value). L’intérêt, qui fait de l’argent un capital, ne peut provenir de l’argent. S’il est vrai que l’argent est un moyen d’échanges, alors il ne fait rien d’autre que payer le prix des marchandises qu’il achète. Si de ce fait il ne change pas, il n’augmente pas de valeur.
Donc, l’intérêt (la plus value) doit provenir des marchandises achetées que l’on revendra plus cher. Ce changement ne peut s’occasionner ni à la vente ni à l’achat : dans ces deux transactions ce sont des équivalents qui sont échangés. Une seule hypothèse reste donc : que le changement se produit par l’usage que l’on fait des biens après l’achat et avant la revente ». (K. .Marx, « Le Capital », Chap.VI).

E- Tu es sur cette île depuis longtemps.

R- Trente ans.

E- Cela se voit. Tu t’en rapporte encore à la théorie de la valeur. Il n’est plus personne pour la défendre aujourd’hui.

R- Quoi ! Tu viendrais dire que la théorie marxiste de l’intérêt est morte. Ce n’est pas vrai, je la défendrai.

E- Très bien. Alors défends toi, mais pas avec des mots mais avec des actes. Tu disposes d’un capital. Moi, je suis nu. Jamais le vrai rapport entre prêteur de capitaux et emprunteur n’est apparu sous un jour plus clair qu’entre nous deux. Maintenant, essaye de me soutirer de l’intérêt.

R- Ah, non merci, les rats, les souris et les larves ont rongé ma force de capitaliste. Mais dis-moi comment expliques-tu la chose ?

E- L’explication est simple. S’il existait sur cette île une organisation économique faisant usage d’argent, et si moi, naufragé, j’avais besoin d’un prêt, je devrais dans ce cas m’adresser à un prêteur d’argent pour acheter ensuite ce que tu viens de me prêter sans intérêt. Mais ce prêteur d’argent ne s’inquiète ni des rats ni des souris ni des larves. Je ne puis l’aborder de la façon dont je me suis adressé à toi. Une perte est la rançon de toute possession de marchandises. Cette perte n’atteint que celui qui doit conserver les marchandises, non celui qui prête l’argent. Le prêteur d’argent ignore, lui, ces soucis. Tu n’as pas refermé ton coffre à habits lorsque j’ai refusé tout paiement d’intérêt, la nature de ton capital t’engageait à poursuivre la discussion. Le capitaliste d’argent, lui, me claque au nez la porte de son coffre-fort, lorsque je lui annonce que je ne paie pas d’intérêt. D’ailleurs, ce n’est pas de l’argent que j’ai besoin mais d’habits, que je devrais payer avec cet argent. Les habits, tu me les vends sans intérêt, l’argent nécessaire, je dois le renter.
R- De la sorte, il faudrait chercher l’origine de l’intérêt dans l’argent, et Marx aurait eu tort ?

E- Il se trompait. Il sous estimait l’importance de l’argent, ce grand nerf de l’économie. Dès lors, il n’est pas surprenant qu’il se soit trompé dans d’autres questions fondamentales.

R- Ainsi le banquier peut fermer son coffre au nez de celui qui lui refuse l’intérêt, cette puissance, il la tire de la supériorité de l’argent sur les marchandises. Voilà le noeud.

E- Tout de même, quelle force de suggestion ont les rats, les souris et les larves. Quelques heures d’économie politique nous ont appris plus que des années d’étude dans les grimoires d’économie politique ».

d’après Silvio Gesell, 5 mai 1920.