Maurice Allais, éconoclaste et fédéraliste

Maurice Allais est né le 31 mai 1911, à Paris, dans une d'une famille modeste. Son père était commerçant ; fait prisonnier pendant la Grande Guerre, il meurt en Allemagne en 1915. Malgré ces conditions difficiles, grâce à une mère admirable, il fait de brillantes études et passe sa deuxième partie de baccalauréat en deux exemplaires, philosophie et mathématiques. Il entre à l'Ecole Polytechnique en 1931 d'où il sort major en 1933, puis il entre à l'Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris. Pendant la Seconde guerre mondiale, il rejoint les chasseurs alpins de l'armée des Alpes, et après la guerre, il devient en 1946, Directeur de Recherche au CNRS et le restera jusqu'à sa retraite en 1980. En 1949, il obtient le titre d'ingénieur-docteur de la faculté des Sciences de l'Université de Paris. Le prix Nobel d’économie 1988 lui sera décerné "pour ses contributions à la théorie des marchés et de l’allocation optimale des ressources". Il est membre de l'Institut  - Académie des Sciences Morales et Politiques., élu le 25 juin 1990, au fauteuil de Guillaume Guindey, dans la section d'économie politique, statistique et finances.

Deux autres passions de Maurice Allais sont moins connues : l'Histoire ( auteur de "Essor et déclin des civilisations – Facteurs économiques", déjà publié en 1966 mais qu'il continue encore à enrichir aujourd'hui.) et la Physique théorique et expérimentale (Il réalisa une série d'expériences sur la vitesse de la lumière et la gravitation et découvrit un phénomène insoupçonné, que la NASA a dénommé "Effet Allais",  de nature à apporter certaines corrections à la Théorie de la relativité générale d'Einstein.
 

Maurice Allais est aussi fédéraliste.

Maurice Allais est aussi un fédéraliste de longue date. Il explique cet engagement fédéraliste européen s'explique pour trois raisons : 1- parce que son père, prisonnier au cours de la Première Guerre mondiale est mort en captivité, 2- parce que  la Première Guerre mondiale et la Seconde, conséquence directe de la Première, ont été des guerres suicidaires, et enfin 3- parce que c’est dans un cadre fédéraliste, ou plutôt confédéral, que les intérêts majeurs des pays participants peuvent être le mieux préservés. Il fut, avec Alexandre Marc, le principal rédacteur de la motion économique du Congrès fondateur de l'Union européenne des fédéralistes, à Montreux du 27 au 31 août 1947, également animé par Denis de Rougemont.
 
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Extraits de la motion économique du Congrès
de l’Union européenne des fédéralistes
de Montreux (1947).

« Devant les conséquences tragiques et le coût énorme qu'entraînent, pour les différents Etats de l'Europe, la guerre, sa préparation et ses suites, résultats inévitables du principe de la souveraineté inconditionnée des Etats, devant la diminution considérable des niveaux de vie qui résulte des obstacles opposés artificiellement par les Etats souverains à la haute division internationale du travail, devant l'impossibilité d'accéder à la démocratie économique, qu'entraîne fatalement l'application par chaque Etat du principe de souveraineté absolue, l'Union Européenne des Fédéralistes déclare (…) qu’il n'est pas d'autre solution efficace aux problèmes économiques et sociaux qui assaillent l'Europe que l'institution d’une fédération économique, impliquant l'abandon d'une partie des pouvoirs économiques, détenus actuellement par les Etats souverains, à une autorité fédérale, que toute organisation centralisée et totalitaire de l'économie est absolument incompatible avec les objectifs fondamentaux du fédéralisme. »
En conséquence, cette organisation devait :
« a) reposer sur une décentralisation radicale des pouvoirs économiques à tous les échelons, b) favoriser au maximum la division et la spécialisation du travail, ainsi que l'initiative des individus et des groupes,
c) réaliser une planification des structures, dans un sens convenable, notamment dans les domaines de la monnaie et du crédit, de l'organisation des marchés, de l'assurance contre le chômage, etc,
d) permettre de procéder à la définition des produits et des services, à leur rationalisation et à l'homologation de leurs qualités, à l'amélioration des conditions du travail, à l'organisation collective de certaines recherches ».

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Cette motion comprenait des mesures de transition qui avaient pour objectif de tendre vers une fédération à la fois économique et politique. Il n'était pas dans l'esprit du Congrès de Montreux de faire précéder la construction de l'Europe politique par une construction économique, logique dont Maurice Allais n'a cessé de rappeler le bien fondé.
Cependant, le Congrès de Montreux fut une étape dans la préparation du Congrès de La Haye de mai 1948, qui est considéré comme l'acte inaugural mais non gouvernemental de la construction européenne. On sait depuis que celle-ci n'emprunte pas la voie et ne respecte pas les recommandations proposées lors du Congrès de Montreux. Il s'en suivit une construction hybride, perçue comme centraliste et technocratique, qui ne fit que creuser le déficit démocratique. De surcroît, la construction européenne fut détournée de son objectif originel dès les années 1980 par la montée en puissance des forces créancières mondiales (actionnaires, fonds de pension, multinationales, etc) qui entendent en faire un instrument de la mondialisation économique et financière. Face à ces deux dangers, Maurice Allais n'a cessé de s'élever. Il déplore toujours l'erreur qui consista à commencer par l'Europe économique et sa conséquence qui fut de doter l'Organisation de Bruxelles des pouvoirs excessifs qui engendrèrent une dérive technocratique, dirigiste, et centralisatrice de l'Union européenne.  Il souligne qu'une "Europe centralisée mènerait inévitablement à un puissant réveil des nationalismes."
 
Une Confédération européenne

A l'inverse de l'actuelle construction européenne, hybride et jacobine, Maurice Allais propose une Confédération européenne d'Etats souverains reposant sur une charte Confédérale. Cette charte limiterait les droits transférés à l'Autorité Confédérale. Rédigée par une Assemblée Constituante, elle devra être approuvée par référendum le même jour dans tous les Etats membres. Les institutions de la Confédération européenne s’articuleront autour d'un Sénat Confédéral Européen, dont les membres seraient élus par les Parlements nationaux (il s'agirait donc d'un suffrage indirect) et d’une Chambre européenne dont les membres seront  élus. au suffrage universel direct. Ils constitueront le Parlement confédéral.
En face de ce pouvoir législatif, l’ exécutif serait confié à une Autorité politique confédérale nommée par le Parlement confédéral et responsable devant lui. La Confédération européenne serait présidée par un Président - ou chef de l’Etat - élu pour cinq ans par le Parlement confédéral, dont le mandat ne serait pas renouvelable.
Un premier ministre – ou chef du gouvernement - sera nommé par le Président de la Confédération au regard des résultats des élections. Ce  gouvernement agira en concertation avec un Conseil européen, représentant les gouvernements nationaux.
La Confédération devra, par ailleurs, se limiter à l'Europe actuelle des vingt-cinq avec l'addition de la Bulgarie et de la Roumanie, en conséquence l'inclusion de la Turquie doit être totalement et définitivement exclue.
Une Cour Confédérale sera instituée afin que des recours puissent être présentés, soit par des groupes de parlementaires, soit par des groupes de citoyens suffisamment représentatifs, contre toute transgression de la Charte Confédérale par l'Autorité Politique Confédérale Enfin, le recours à des référendums d'initiative populaire à majorité qualifiée sera institué à la fois dans le cadre de la Confédération et dans le cadre de chaque Etat membre. Le droit de sécession également sera reconnu.
Pour Maurice Allais, le fondement véritable de la démocratie n'est pas la règle de la majorité, mais le respect des individualités, des minorités et une décentralisation aussi grande que possible des pouvoirs politiques. Ainsi, une structure organisée sur une base unitaire où la majorité ferait la loi est "fondamentalement antidémocratique." Soulignons ici que les anciens numéros de l'As de Trèfle abondent en ce sens.
En revanche, si M. Allais est favorable à un système  fédéral très souple à l'extérieur de la République française - puisqu'il propose une confédération -, il souhaite à l'intérieur un système plus rigide et ne propose ni confédération, ni fédération, mais "une large décentralisation". Il croit, en effet, que  "la dissociation des États en régions autonomes va à l’encontre de l’objectif fondamental, réaliser des conditions permettant de rapprocher toutes les populations les unes des autres." Il admet cependant qu'il serait souhaitable "que chaque Etat rétrocède un maximum de droits à ses diverses régions et que, d’autre part, il transfère à une autorité politique européenne un minimum de droits".
 
Economie et mondialisation

Maurice Allais constate que "les niveaux de salaires réels sont extrêmement différents entre les pays de l’Europe de l’Ouest et les pays de l’Europe de l’Est. Une intégration trop rapide  de ces derniers susciterait "un déferlement de populations de l’Est vers l’Ouest, et un nombre considérable de délocalisations, en suscitant à l’Ouest un accroissement considérable du chômage" Pour éviter cela, ce n'est que "lorsque les niveaux de vie à l’Est et à l’Ouest seront effectivement comparables qu’une association économique des deux Europe pourra s’effectuer." En attendant, rien n'empêche que des liens politiques et culturels s’établissent entre les pays de l’Europe de l’Ouest et ceux d’Europe de l’Est.
Quant à la mondialisation, "telle qu’elle est mise en œuvre, (elle) représente un danger majeur à l’encontre de la civilisation dans le monde entier, et tout particulièrement à l’encontre de la démocratie." La mondialisation est l'œuvre des multinationales. Il faut bien réaliser, souligne Allais "que les multinationales américaines se sont emparées du pouvoir politique aux États-Unis. Aucun représentant, aucun sénateur, aucun président des États-Unis ne peut se faire élire sans leur soutien. Ces multinationales dominent de fait toutes les organisations internationales, qu’il s’agisse du FMI., de l’OMC, de l’OCDE. et même de l’Organisation de Bruxelles où partout elles ont placé des hommes dont le soutien leur est acquis. À l’exemple des multinationales américaines, des multinationales se développent partout dans le monde avec les mêmes objectifs." Il convient donc de préserver l'identité européenne, notamment par  "une protection minimale des activités économiques, le principe étant que dans chaque secteur un pourcentage donné, par exemple 80 %, de la consommation confédérale soit assuré par une production confédérale" ;  d'assurer " une protection minimale contre une immigration extérieure excessive et ses conséquences désastreuses" ;  de maintenir "une population active minimale dans l'agriculture et la pêche, car aucune nation ne peut survivre si elle n'est pas profondément enracinée dans son sol, et si son autosuffisance alimentaire n'est pas assurée".

Ouvrages de M. Allais sur la construction européenne :

L’Europe unie, route de la prospérité, 1959, Calmann-Lévy; et aux Éditions Clément-Juglar:  L’Europe face à son avenir. Que faire ? (1991); Erreurs et impasses de la construction européenne (1992); Combats pour l’Europe -1992-1994 (1994), L’Union européenne, la mondialisation et le chômage (1999), La mondialisation, la destruction des emplois et la croissance. L’évidence empirique (1999), Nouveaux combats pour l’Europe -1995-2002 (2002);.
 
Janpier Dutrieux
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Notes de rédaction autour des entretiens accordés à : L'Esprit européen n’ 3 et Le Figaro du 27 janvier 2000.
 

Pour aller plus loin :
- Sur Alexamdre Marc : Centre International de Formation Européenne (CIFE) 10 rue des Fleurs 06000 Nice  
Connaître Alexandre Marc
- Sur Maurice Allais : Editions Clément Juglar, 62 avenue de Suffren 75015 Paris