Monnaies de foire, bractéates, méreaux et renovatio monetae

 Pendant le moyen âge, la monnaie circulait peu. Dans les campagnes, l’autarcie était la règle. Ce n’est que pendant les foires que la monnaie apparaissait. L’opinion commune associait ainsi la monnaie au marché et au tonlieu. Le tonlieu, ou bureau du percepteur, était une taxe perçue sur les marchandises transportées, payée par les marchands pour étaler dans les foires et marchés. Lors de ces marchés, les mesures et les monnaies étaient fournies par l’autorité publique. La monnaie, comme le tonlieu, s’interprétait alors comme des instruments de la souveraineté.

En Angleterre, c’est à la saint Michel, le 29 septembre, que se réglaient les loyers, les rentes et les taxes et se décident les embauches. Dans les villes, les transactions se faisaient au comptant, en monnaie. Le Parisien paya jusqu’au XVe siècle son pain avec des pièces de 5 à 10 deniers - les blancs. L’anonymat et les difficultés à créer des réseaux de solidarité ne permettaient pas toujours de vendre à crédit. En Flandres, quand la monnaie venait à manquer, les boulangers utilisaient des règles de bois imbriquées qui recevaient une entaille pour chaque pain remis.

Une monnaie circonscrite dans le temps et l’espace

Dans les décennies qui vont suivre l’an Mil, les pays et les communautés furent dominés par les princes et les seigneurs qui rebâtirent localement la monnaie.
Des monnaies au pouvoir libératoire restreint et limité dans le temps commencèrent à circuler. Il s’agissait notamment des bractéates et des méreaux.
Les bractéates1 étaient des monnaies unifaces, dont l’émission était limitée. Elles étaient notamment frappées lors des grandes foires périodiques. Les monnaies émises lors des foires précédentes étaient exclues, mais en contrepartie de leur remise à l’atelier monétaire, et moyennant un prélèvement, leurs titulaires pouvaient acquérir de nouvelles pièces. Les villes voisines agissaient de même. Ces bractéates ne servaient exclusivement qu’à l’échange dans un espace et dans un temps donnés. Ces pièces de monnaie changeaient souvent d’effigie lors des grandes foires annuelles, une taxe était prélevée à chaque refonte. C’était une constante monétaire de l’époque.

Il s’agissait d’un système de renouvellement des précédentes générations de monnaie, appelé renovatio monetae qui perdura jusqu’en 1440 où il fut abandonné à Brunswick. Il s’exerça partout en Occident dans le cadre d’un empire, d’un royaume ou d’une ville, avec des rythmes de longévité des monnaies variés, de sept à trois ans en Angleterre, tous les ans en Bohême, en Saxe et Thuringe, voire deux à trois fois l’an comme à Magdebourg2. L’archevêque de Magdebourg, Monseigneur Wichmann avait en effet décrété, vers 1130, qu’aux deux grandes foires annuelles, toutes les pièces de monnaie changeraient d’effigie. Une taxe de 6 % était prélevée à chaque refonte. En Pologne, on battait monnaie quatre fois l’an.
De fait, les échanges monétaires de l’époque devaient être beaucoup plus véloces que nous nous l’imaginons actuellement. La monnaie ne pouvait être thésaurisée sous peine de subir un impôt de 25 % parfois au moment de la nouvelle fonte3. Ce système délimitait l’usage de la monnaie dans un horizon temporel et un espace géographique donnés, le circuit était circonscrit dans le temps et l’espace. Il conduisait à une fuite devant la monnaie, à s’en soulager rapidement, puisqu’aucun utilisateur ne voulait prendre le risque de subir une taxe dont ils ignoraient à l’avance la valeur.

Les méreaux furent, à l’origine, émis par les églises pour le paiement des aumônes, puis par des confréries - ils contrôlaient l’accès et la présence des confrères aux assemblées corporatives - et ensuite par des villes comme Béthune, Macon, Perpignan, comme quittance d’un règlement, comme droit de franchir un bac. Il s’agissait de jetons ou de pièces de plomb ou « monnaie noire » qui n’avaient pas de pouvoir libératoire universel, que nous pouvons comparer à des bons de consommation. Ces méreaux étaient émis pour pallier les carences des frappes de monnaie divisionnaire des ateliers. Ils étaient également émis de façon provisoire, souvent pour la durée d’une foire, et dans un cadre territorial limité, souvent une ville, et à l’exclusive de certains échanges. Les faibles émissions de pièces de monnaie consécutives au manque de métal comme au coût de fabrication, ainsi que les distorsions entre leur valeur nominale et leur valeur réelle, permirent le développement des méreaux dans de nombreux pays, notamment aux Pays Bas, en Italie, en Flandres, puis en Angleterre et en France où fut supprimé le « pied de monnaie » en 14674.

La fin du régime de la renovatio monetae et l’institution du droit de seigneuriage

Ainsi, pendant trois siècles, de 1150 à 1440 environ, de nombreuses monnaies européennes eurent la particularité de ne pas pouvoir être accumulées. Elles ne pouvaient servir qu’à l’échange et étaient périodiquement détruites pour en refondre d’autres. Il fallait absolument s’en débarrasser pour échapper à l’impôt sur la monnaie exigé à la nouvelle fonte. Un texte du XIe siècle proclamait d’ailleurs le droit pour « le comte de maintenir stable la monnaie ou de la muer à sa volonté ».
Ce furent les marchands qui obtinrent, à la fin du XIIe siècle, l’arrêt des émissions des bractéates en continuant à verser la taxe qui correspondait à leur monnayage. Cette redevance devint bientôt le droit de seigneuriage.
Plus généralement, le système de la renovatio monetae, qui s’était développé pour pallier le manque de monnaie d’appoint, disparut quand les marchands purent substituer aux bractéates, aux méreaux et aux autres « renovationes », une monnaie à cours permanent. Ce fut à l’origine le principe des « heller », bifaces, frappés à Hall en Souabe, qui furent largement copiés et frappés en grande quantité. En fait, le système de la renovatio monetae ne put lutter contre le volume des sommes traitées et le nomadisme des marchands. Mais quelque part, les pouvoirs publics, ecclésiastiques, corporatifs ou communaux, venaient d’abandonner une large partie de leur souveraineté contre un sulfureux droit de seigneuriage.

Construire une théorie de la régénération monétaire

Les enseignements à tirer de ces usages et mœurs monétaires sont immenses et ne peuvent être exhaustifs. Ils préfigurent les travaux et les idéaux de penseurs pré keynésiens comme S. Gesell, C. Douglas, J. Duboin, d’intellectuels comme P. Proudhon, Alexandre Marc, et d’une multitude d’expériences menées ici et là, hier et maintenant. Ils perpétuent l’idéal aristotélicien selon lequel la monnaie doit servir l’économie, c’est-à-dire l’échange et la production, et ne pas être consacrée à la « pécuniative » (dite aussi chrématistique). En fait, « Aristote distingua finalement la pécuniative nécessaire, identifiée à l’économique, et la pécuniative non nécessaire ou l’art d’acquérir l’argent pour lui-même, comme dans le change des monnaies ou le prêt à intérêt. Cet art est immoral : il va contre l’ordre naturel, car il conduit à prendre pour la fin ce que l’on devrait prendre pour moyen
5 ».

C’est dans la continuité de cette pensée et de cette tradition qu’il convient de construire une théorie de la régénération monétaire. Celle-ci devra se construire autour des principes suivants :
1- Emission monétaire accordée à l’exclusive de la Banque centrale.
2- Emission et annulation périodique, à date fixe, d’un volume de monnaie de crédit (temporaire) gratuit suffisamment conséquent pour satisfaire les besoins économiques nouveaux de la collectivité concernée.
3- Les contreparties de ce volume monétaire pourront être constituées par des créances à court terme émis mutuellement par un organisme représentatif de l’activité des agents économiques.
4- Ce volume monétaire sera annulé par l’application d’une taxe sur la consommation correspondant à son rapport à l’ensemble des moyens de paiement (M1).
5- Au terme de cette annulation, un nouveau volume monétaire sera injecté. Ce mécanisme récurrent assurera la régénération monétaire.
6- Cette régénération monétaire interdira ainsi toutes thésaurisations ou fuites vers des circuits financiers spéculatifs de ce volume de monnaie, circonscrit dans l’espace et dans le temps.

Janpier Dutrieux 2000
------------------------------------------------------

[1] - Bractéate, du latin bratea, mince feuille de métal. Ce terme numismatique désignait des pièces de monnaies très minces, frappées d’un seul côté, selon une technique née en Allemagne centrale au XIIe siècle, et répandue en Suisse alémanique jusqu’au XIVe siècle.
2 - Philippe Contamine, Marc Bompaire, Stéphane Lebecq, J-Luc Sarrazin, L’économie médiévale, Ve-XVe siècle, Armand Colon, 1997.
3 - Guy Deffeyes, Catherine Celimène : 1995, Le nouveau pari monnaie-terre. Documents Terre active, 1995.
4 - Philippe Contamine, opus cité.
5- Frédéric Poulon, La monnaie dans les théories économiques, Cahiers Français n°267, DF 1994).