Pour une taxe de décroissance fossile


Analyse de l’ouvrage « Le plein, s’il vous plaît ! La solution au problème de l’énergie », de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean,
(192 pages, Seuil 2006)

Les esclaves carbone

En 150 ans, nos modes de vie furent radicalement changés et nos niveaux de vie démultipliés. C’est l’abondance énergétique qui a autorisé ces mutations. Notre vie quotidienne s’est transformée grâce à l’énergie. Grâce à elle, nous disposons, en effet, en permanence d’une armée de domestiques et d’esclaves, voiture, téléphone, téléviseur, lave linge, etc. Par comparaison, un manœuvre qui travaillerait 8 heures fournit une énergie de 0,05 KWh. Mais un litre d’essence (environ 1 euro) contient 10 KWh d’énergie. Avec 1 euro, on peut donc s’offrir 10 minutes de travail humain de 10 à 100 personnes sur une journée. L’utilisation de ces « esclaves carbone » a cependant son revers : le réchauffement climatique et la pénurie d’énergie fossile.

Le réchauffement climatique

80 % de l’énergie que nous consommons aujourd’hui (énergies fossiles non renouvelables, pétrole pour 34 %, charbon pour 24 % et gaz dit « naturel » pour 21 %) portent atteinte aux équilibres climatiques. Pour l’heure, en 2005, les énergies renouvelables sont très marginales, l’éolien pour 0,05 % de l’énergie planétaire, les biocarburants pour 0,1 %, le solaire thermique pour 0,05 %, le solaire photovoltaïque pour 0,001 %. Ces énergies fossiles engendrent des émissions de CO2 générant des effets de serre, réchauffent le climat et s’estompent très lentement.
Ainsi, si demain nous arrêtions ces émissions de CO2, il faudra quand même attendre plusieurs millions d’années pour que la qualité de CO2 dans l’air ne revienne au niveau qui était le sien avant la révolution industrielle. Mais surtout, on sait que déjà l’évolution climatique des 20 prochaines années est irréversible. Mais nous avons encore le pouvoir de préserver la vie pour les générations à venir en leur léguant une planète encore hospitalière si nous réduisons de façon draconienne ces émissions. Il s’agit d’un impératif, d’une condition sine qua non, de survie. Nous devons diviser au moins par 2 les émissions de CO2, c’est-à-dire notre consommation mondiale de charbon, gaz et pétrole.

La pénurie d’énergies fossiles

Les réserves d’énergies fossiles, non renouvelables à l’échelle humaine, s’épuisent.
On connaît les réserves en pétrole depuis 1970 car aucune découverte miraculeuse n’a été faite depuis. En revanche, la structure de ce stock a évolué. Pour un total de pétrole estimé dans le monde de 357 milliards de tonnes, le pétrole déjà consommé était de 35 milliards de tonnes en 1970 mais de 128 milliards en 2000, les réserves prouvées étaient de 72 milliards de tonnes en 1970 et de 140 en 2000, en revanche, les réserves non encore prouvées étaient de 250 milliards de tonnes en 1970 mais de 89 milliards en 2000. Il est donc faux de croire qu’il y aura assez de pétrole en 2100 pour que 6 milliards d’hommes, voire 9 milliards, vivent comme aujourd’hui.
Il existe encore de nombreux gisements de charbon (estimées à 10 fois celles du pétrole) mais les trouver et les exploiter prendra environ une génération (± 20 ans) pour recréer notamment des infrastructures. De surcroît, l’utilisation massive de charbon entretiendra le réchauffement climatique. Nos réserves de gaz ne sont pas plus abondantes que celles du charbon mais présentent les mêmes inconvénients.
En fait, dans moins d’un siècle, nous aurons brûlé tout ce qui peut-être récupéré en matière d’énergie fossile.
Résumons nous : Un beau jour, relativement proche, nous n’aurons plus une goutte de pétrole, un seul m3 de gaz, un seul seau de charbon, mais la température sera plus élevée de 5 degrés et on devra s’attendre à la voir grimper de 10 à 20 degrés un siècle plus tard. Il faut donc réduire notre consommation énergétique, choisir la voie de la décroissance fossile volontaire avant que l’évolution climatique la choisisse pour nous.

Les palliatifs écologiques

Pour garder notre niveau et notre mode de vie, certains proposent d’utiliser des énergies renouvelables moins ou peu polluantes, d’organiser autrement la production et les transports.
On évoque le bois. Il faudrait accélérer la déforestation et reboiser davantage ; mais hélas accroître, par manque d’espace, l’agriculture intensive, très gourmande en pétrole.
On propose les biocarburants, par exemple le colza, la betterave, etc. Mais il faut environ 1 hectare de terre agricole pour remplacer une tonne de pétrole, ce qui suppose de planter du colza et des betteraves sur 50 millions d’hectares. Les biocarburants restent une solution très marginale.
On suggère alors l’hydroélectricité, les éoliennes, la géothermie. L’hydroélectricité couvre 5 % de nos besoins, elle est fournie par des centrales électriques à charbon et à gaz. Mais nous n’avons pas d’emplacements suffisants pour créer de nouveaux barrages et remplacer ces centrales. Pour augmenter de façon significative l’énergie éolienne, il faudrait en construire plusieurs centaines de milliers en France. Enfin, la géothermie ne représente que 0,5 % de la consommation globale mondiale d’énergie, devant l’utilisation des déchets (0,2 %), les bio carburants (0,1 %) et le solaire (0,025 %). Toutes ces énergies peuvent être prometteuses mais à très long terme, mais certainement pas dans les 50 ans à venir.
Reste les piles à combustible qui nécessitent du platine, il faudra plus d’un siècle pour en équiper la planète, le nucléaire (et l’hydrogène), il faudrait que la production nucléaire augmente de 75 % en 50 ans, ce qui n’est pas impossible, mais le consensus démocratique national ou mondial est loin d’être atteint

On pense aussi au progrès de la technique qui devrait nous permettre d’économiser l’énergie. Mais si les instruments utilisés consomment moins d’énergie, les utilisateurs en usent davantage (les voitures dépensent moins d’essence mais les familles n’ont plus une voiture mais plusieurs). On sait ainsi que l’utilisateur accroît sa consommation énergétique au prorata des économies que celui-ci permet (de 25 m2 par habitant en 1975, la surface habitable est passée à 35 m2 en 2000. Il faut donc davantage chauffer).
Certains proposent aussi de faire basculer le transport routier sur le rail, mais imagine-t-on construire une gare devant chaque usine, chaque hypermarché et construire un RER devant chaque pavillon de banlieue.
Les problèmes qui sont devant nous ne sont pas le fruit d’un soit disant complot mais des limites de la physique. Le gaspillage énergétique, ce n’est pas l’affaire de l’autre, mais l’affaire de tous, riche ou pauvre.

Organiser la décroissance de notre consommation d’énergie fossile en la grevant d’une taxe progressivement croissante, programmée et durable

Alors, que faire ? Nous avons le choix entre laisser ce détériorer le climat ou réagir. Doit-on attendre que la pénurie d’énergies fossiles en augmente le prix, sans prévenir, pour en réduire brutalement notre consommation ? Et laisser, en attendant, l’évolution climatique se dégrader en laissant les générations futures en payer les conséquences ? Certes non. Il faut dès maintenant commencer à faire décroître notre consommation d’énergies fossiles avant que l’évolution climatique ne se charge de l’humanité. La façon la plus rationnelle, la plus neutre et la plus efficace de réduire la consommation des énergies fossiles est d’en augmenter progressivement le prix jusqu’à leur extinction. C’est-à-dire de leur grever une taxe progressive.

Il convient donc d’appliquer sur ces énergies une taxe progressivement croissante destinée à en réduire les nuisances jusqu’à leur épuisement. Ce ne peut être qu’une taxe progressivement croissante qui élève le prix des énergies fossiles plus vite que le pouvoir d’achat. Cette taxe amortirait les effets des variations de prix, notamment à la hausse, amplifiées par les marchés, des énergies fossiles consécutives à leur raréfaction, et l’indispensable décroissance de notre consommation d’énergie fossile Il est en effet socialement bien différent de multiplier le prix de l’essence par 2 ou 4 en un an, comme le fait un choc pétrolier, et d’en étaler cette hausse sur 15 ou 20 ans.
Cette taxe permettra au prix des énergies fossiles de s’élever jusqu’à un niveau au delà duquel leur consommation diminue. Il convient donc de faire monter en puissance une taxe sur les énergies fossiles jusqu’à épuisement.

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Par exemple, à 100 dollars le baril de pétrole, le litre d’essence est environ vendu à 0,55 euro HT. La TIPP (Taxe d’importation sur les produits pétroliers) est de 0,60 euro par litre. Soit un litre d’essence vendu 1 euro en 2006. Si nous admettons qu’il convient de quadrupler cette taxe en 15 ans, il faudra le faire croître de 10 % par an. « Comme le pouvoir d’achat augmente par ailleurs de 2 % en chiffres ronds, et que la TIPP ne représente pas 100 % du prix de l’essence, cela équivaut pour les ménages à une hausse annuelle du prix de l’essence de 6 % à 8 % en termes réels, ».Il en sera évidemment de même pour le kérosène, le fioul domestique, le gaz naturel, le fioul lourd et le charbon.
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La progressivité de cette taxe sur les énergies fossiles sera connue de tout le monde. Ainsi, indépendamment du prix des énergies fossiles sur les marchés, la progression du prix TTC sera connue. Par exemple, le taux de cette taxe pourra être modulé afin de corriger les écarts de prix du marché (par exemple comme en 1974) et conserver une progression du prix TTC constante.
La programmation et la progressivité de cette taxe permettront à chacun de modifier son comportement social et économique en conséquence. On sait que le choix d’un logement, d’une formation, d’un emploi n’est pas le même selon que l’on connaît ou que l’on ignore les paramètres et conditions futurs. On pourra ainsi progressivement s’adapter à la hausse lente, mais permanente, du prix des énergies fossiles, d’un facteur 3 fois sur 20 ans.
Cette taxe permettra également à l’Etat de financer de nouvelles infrastructures et d’exploiter de nouvelles énergies renouvelables. Elle laissera du temps à nos économies de modifier leurs structures de production, de repenser la division du travail, leurs activités (retour aux commerces de proximité), l’aménagement du territoire.
Mais que l’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas d’une taxe de plus pour enrichir l’Etat ou payer ses déficits. Il s’agit d’une taxe destinée à réduire notre consommation d’énergies fossiles, nous aider à changer et adapter nos comportements, et préparer l’avenir.
Portée au niveau français, l’exemplarité écologique pourrait ainsi devenir européenne et entraîner au niveau mondial toutes les autres nations.
C’est donc en commençant par la France que Jean Marc Jancovici et Alain Grandjean proposent d’augmenter mondialement la taxe sur les énergies fossiles.

Janpier Dutrieux  2009