Pourquoi aurons-nous besoin de dividendes nationaux
et comment le crédit social les financera

Ils y avaient pensé

La distribution d’un revenu inconditionnel comme le dividende national peut déranger notre conception de la répartition des revenus. Cette distribution repose cependant sur des principes qui fondent notre humanité. Nous ne pouvons les oublier.
 
Dans le commentaire qu’il fit de la parabole des ouvriers de la onzième heure (Mathieu, XX, 1) Proudhon nous les rappelait :
« On connaît la parabole rapportée au chapitre 20 de saint Mathieu, dans laquelle Jésus-Christ propose pour modèle un père de famille qui s'était levé de grand matin pour envoyer des ouvriers à sa vigne. Il donnait un denier par jour. Comme il avait eu l'occasion de passer sur la place plusieurs fois dans la journée, chaque fois qu'il avait aperçu des journaliers sans ouvrage, il les avait envoyés à sa vigne. Le soir venu, ce père de famille donna à tout son monde un denier. Il y eut des clabauderies et des murmures : Nous avons porté le poids du jour et de la chaleur, disaient les uns, tandis que ceux-là n'ont presque rien fait, et ils sont traités comme nous ! - Mon ami, dit le père de famille à l'un des mécontents, je ne te fais point de tort : n'as-tu pas convenu avec moi d'un denier, prends donc ce qui te revient, et retire-toi : il me plaît de donner à l'un autant qu'à l'autre ; ne puis-je faire ce que bon me semble, envieux ? Chez moi les derniers sont comme les premiers, et les premiers comme les derniers.
Voilà cet apologue qui a tant révolté l'équitable raison des philosophes, et auquel moi-même je n'ai pas toujours pensé sans scandale, j'en demande pardon à la divine sagesse de l'auteur de l'Evangile.   Quelle vérité nous est  enseignée dans cette leçon du père de famille ?...  C'est que toute inégalité de naissance, d’âge, de force ou de capacité s’anéantit devant le droit de produire sa subsistance,  lequel s'exprime par l’égalité de conditions et des biens ; c'est que les différences d'aptitude ou d’habilité dans l'ouvrier, de quantité ou de qualité dans l’exécution, disparaissent dans l'oeuvre sociale, lorsque tous les membres ont fait leur pouvoir, parce qu'ils ont fait leur devoir ;  c'est en un mot, que la disproportion de puissance dans les individus se neutralise par l'effort général. Voilà donc encore la condamnation de toutes ces théories de répartition proportionnée au mérite et à la capacité, et croissant ou diminuant selon le capital, le travail ou le talent ; théories dont l’immoralité est flagrante, puisqu'elles violent la liberté du travailleur et méconnaissent le fait de la production collective, unique sauvegarde contre l’exagération de toute supériorité relative ; théories fondées sur le plus ignoble des sentiments et la plus vile des passions, puisqu'elles ne pivotent que sur l’égoïsme ; théories enfin, qui, à la honte de leurs superbes auteurs, ne contiennent après tout que le rajeunissement et la réhabilitation sous des formes peut-être plus régulières, de cette même civilisation qu'ils dénigrent  tout en l'imitant ; qui ne vaut rien, mais qu'ils ressuscitent. La nature, disent ces sectaires, nous montre partout l’inégalité: suivons ses indications. - Oui, répond Jésus-Christ, l’inégalité est la loi des bêtes, non des hommes.  L'harmonie est l’équilibre dans la diversité. - Otez cet équilibre, vous détruirez l'harmonie ».
 
Pierre Joseph Proudhon développa cette idée en 1839. Il faut croire que l’inspiration était tenace puisqu’il reprit le même raisonnement dans un texte publié à titre posthume en 1866. Il cherchait dans ce texte à compenser une  distribution inégalitaire par une distribution égalitaire :
« L’instinct d’acquisition, chez tous les hommes, est indéfini, partant égal. Servi par des facultés de réalisations inégales, ce même instinct ne peut aboutir qu’à des résultats inégaux : représentons cette inégalité par les nombres 1, 2, 3, 4, 5, cela revient à dire que dans un milieu où la société ne fait rien pour l’individu, un seul homme, considéré comme puissance d’action, peut valoir autant que 2, 3, 4 et 5 autres ; disproportion énorme, qui, pour peu que les préjugés nationaux, l’organisation du pouvoir et le rapport des individus et des familles s’y prêtent, conduira à des inégalités de forme mille et cent mille fois plus grandes.
C’est tout autre chose avec les institutions que j’appelle de garantie. De nouveaux moyens d’action, des forces supérieures sont mises à la disposition du chef de famille : représentez ces forces par 10. L’inégalité entre les sujets, qui d’abord étaient comme les nombres 1, 2, 3, 4, 5, ne sera plus que comme ceux-ci : 1 + 10, 2 + 10, 3 + 10, 4 + 10, 5 + 10, ou, en effectuant les additions, 11, 12, 13, 14, 15. En élevant, par une prestation identique, le niveau moyen des capacités de 3 à 13, nous avons considérablement diminué l’inégalité des fortunes. »