Pourquoi aurons-nous besoin de dividendes nationaux
et comment le crédit social les financera

Une brève histoire monétaire

Commençons par survoler rapidement l’histoire de la création monétaire.
C’est, à l’origine, le prince (l’Etat, le prêtre) qui battait monnaie. Puis des commerçants avisés proposèrent à leurs meilleurs clients de déposer dans leur coffre les pièces de monnaie qu’ils avaient contre un billet attestant de ce dépôt. Ces billets furent d’abord nominatifs puis au porteur. Avec le temps,  les déposants  prirent l’habitude de régler les dépenses avec ces billets et de laisser leurs pièces de monnaie dans les coffres de ces commerçants, à l’abri des voleurs.  Constatant la chose, certains commerçants commencèrent alors à prêter, contre intérêt, les pièces qu’ils avaient en dépôt.  Les plus téméraires commencèrent à prêter les billets qu’ils venaient de créer sans même posséder des pièces de monnaie en contrepartie.
 
Une supercherie
 
La supercherie s’étendit et le public s’en accommoda malgré quelques crises, comme celle de la banque d’Amsterdam ou celle des paiements en Angleterre. Cependant, la création ex nihilo de ces moyens de paiement, par un simple jeu d’écriture, était limitée. Elle ne concernait que les banques d’affaires, car les banques généralistes que nous connaissons aujourd’hui n’existaient pas encore. Elles n’apparurent qu’avec la société anonyme dans les dernières années du XIXe siècle.  De surcroît, les banquiers avaient l’obligation de rembourser en or si la demande leur était faite.  L’étalon or constituait une digue contre la création de crédit ex nihilo et la multiplication de monnaie.  Ils prirent l’habitude, par prudence,  de conserver dans leurs coffres des réserves. On les appela les réserves fractionnaires.
 
C’est toujours le même système qui existe aujourd’hui. Absurdité de l’histoire, hier, on considérait que ce système était pertinent au prétexte qu’il ne gaspillait pas la ressource métallique monétaire. Mais voici belle lurette que les monnaies ne sont plus gagées sur des réserves métalliques (or ou argent), mais sur le volume des échanges économiques des pays. Il serait donc pertinent et raisonnable de rendre ce pouvoir d’émission monétaire à l’Etat et à sa Banque centrale qui est naturellement plus à même de définir le volume monétaire en circulation compatible avec ses objectifs de maintien du pouvoir d’achat et d’activité économique nationale.
 
Les réserves fractionnaires
 
C’est, en effet, aujourd’hui, une multitude d’émetteurs privés qui diffuse la monnaie auprès du public en lui accordant des prêts. Sans doute leur pouvoir d’émission n’est pas illimité, car les banques doivent préserver des réserves fractionnaires, dont certaines sont obligatoires, ou se les procurer auprès de la Banque centrale quand celle-ci le juge utile. Mais elles peuvent multiplier les moyens de paiement autant de fois que leur permet le niveau exigé de ces réserves.
Par exemple, si elles doivent détenir 10 % de leur encours d’émission en monnaie centrale, elles pourront émettre 10  fois le montant de ces réserves.
 
Si une banque reçoit un dépôt  de 100  en billets, avec des réserves de 10 %, elle pourra émettre jusqu’à dix fois le montant du dépôt initial en monnaie bancaire. Soit 1000. Ce montant se décompose de toute une série de vagues successives de crédit. Le dépôt initial de 100, après constitution de réserves de 10 lui permet d’émettre un crédit de 90, qui revient en dépôt de 90 qui, après constitution de réserves de 9 permet d’émettre un crédit de 81 qui revient en dépôt de 81 qui, après constitution de réserves de 8,1 permet d’injecter un crédit de 72,9 et ainsi de suite...       
 
 
On  peut calculer ce montant de monnaie ex nihilo avec la formule :

 
Aujourd’hui, nous empruntons tous, Etat compris, auprès des banques commerciales. Les Banques centrales n’émettent plus qu’une base monétaire (ou monnaie centrale). Ce sont les billets et pièces en circulation, ainsi que les réserves que les banques commerciales ont à la Banque centrale. Au-delà de cette base monétaire, on parle donc de monnaie d’origine bancaire. Ce sont des moyens de paiement  et des dépôts à terme plus ou moins long.
 
On les range dans des ensembles en fonction de leur  durée de dépôts qui s’emboitent les uns aux autres comme des poupées russes.  On parle  ici des agrégats de masse monétaire  regroupés dans les agrégats M1 qui regroupe les moyens de paiement (dépôts à vue, pièces et billets) M2 – M1, puis M3 – M2 qui regroupent les dépôts à terme plus ou moins long.
 
 
 On peut les schématiser ainsi :
Un système de duplication monétaire
 
Comme on peut le voir, la Banque centrale n’est donc plus émettrice que d’une très faible partie de la masse monétaire : la base monétaire constituée des pièces, des billets et des réserves et facilités de dépôts que les banques commerciales consignent auprès d’elle. Tout le reste de cette masse monétaire est émis par les banques commerciales qui en tirent évidemment bénéfice.
On comprend donc que le système financier peut être très influent.
 
C’est pourquoi Maurice Allais dénonça ce système de duplication monétaire. Il expliquait : « Fondamentalement, le mécanisme du crédit aboutit à une création de moyens de paiement ex nihilo, car le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible, alors que dans le même temps la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt, qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire. A chaque opération de crédit, il y a ainsi une duplication monétaire. »
 
Une irrationalité destructrice
 
On ne peut comprendre comment l’autorité démocratique peut se soumettre à ce pouvoir financier. Alors que pendant des siècles, soulignait encore Allais, « l'Ancien Régime avait préservé jalousement le droit de l'Etat de battre monnaie et le privilège exclusif d'en garder le bénéfice, la République démocratique a abandonné pour une grande part ce droit et ce privilège à des intérêts privés. Ce n'est pas là le moindre paradoxe de notre époque ».
 
Ce mécanisme de duplication monétaire qui resta longtemps limité et qui ne fut toléré  que par souci de ne pas gaspiller la ressource métallique d’alors est aujourd’hui irrationnel :
- car la création (comme la destruction) de monnaie par les banques et les emprunteurs est irresponsable. Elle gonfle la masse monétaire sans considérer le volume de la production.
- car la distribution des prêts bancaires est procyclique. Forte pendant les booms économiques, absente pendant les crises.
Les émissions et les destructions monétaires qui en résultent au gré des banques et des emprunteurs détruisent les équilibres économiques, altèrent la répartition des revenus, provoquent des périodes d’inflation et de déflation imprévisibles.
Elles alimentent les bulles spéculatives.
Elles interdisent un contrôle du crédit par la population et le législateur qui ne peuvent en connaître l’exacte amplitude.  
 
Le prêteur du monde devenu casino
 
En revanche, ce mécanisme permet au système bancaire de privatiser ses bénéfices et de socialiser ses pertes, car l’Etat est toujours son prêteur en dernier ressort. 
Arthur Rotnik en a donné une très pédagogique illustration.
C’est l’histoire d’une personne qui dispose d’un capital de 200.000 dollars. « Elle ouvre une banque avec 100.000 dollars et s’inscrit au système de garantie des dépôts. (Ce système offre aux banques l’assurance de recevoir l’aide d’un  prêteur en dernier ressort, souvent la Banque centrale, en cas de problème de liquidité). La Banque reçoit 900.000 dollars en dépôts en offrant un taux d’intérêt supérieur à ses concurrentes.
Les ressources de cette banque s’élèvent donc à 1.000.000 dollars (dont 100.000 dollars de fonds propres et 900.000 dollars de dépôts).
Pour rentabiliser ces ressources, notre banquier se rend dans un casino et mise la totalité des ressources de la banque sur le noir, soit 1.000.000 dollars.
Puis il place les 100.000 dollars dont il dispose toujours par ailleurs sur le rouge.
L’investissement est risqué pour la banque, mais ne l’est pas pour notre banquier actionnaire.
Si le rouge sort, la banque est en faillite et n’a plus de fonds propres.  Mais avec sa mise personnelle de 100.000 dollars sur le rouge, il empoche 200.000 dollars. Il n’a plus qu’à recommencer son opération de départ.
En revanche, si le noir sort, il a perdu 100.000 dollars, mais l’augmentation des fonds propres de sa banque qui atteignent à présent 1.100.000 dollars (2.000.000 dollars moins 900.000 dollars de dépôts) compense très largement cette perte.
Enfin les déposants ne se soucient pas des activités de la banque puisque leurs dépôts sont rémunérés à un taux supérieur à celui des concurrentes, et qu’ils bénéficient d’un système de garantie des dépôts en cas de crise. »
 
C’est pour sortir de cette économie casino nous demandons le retour à l’Etat du monopole de l’émission monétaire.