Pourquoi aurons-nous besoin de dividendes nationaux
et comment le crédit social les financera

Une idée qui fait son chemin

Nous allons parler ici du dividende national. Qu’est-ce que c’est ? C’est  un revenu de base. Mais il n’est pas qu’un revenu de base. C’est aussi un complément de pouvoir d’achat distribué à tous. Un revenu expansé. C’est aussi  un  modèle de distribution  et de régénération monétaire.
 
L’un de ses objectifs  est d’autoriser la diffusion de la production auprès de tous et d’en évider l’accumulation par quelques-uns. Cette idée n’est pas nouvelle. Elle vient de très loin. Rappelons-en les sources
 
Un revenu distribué à tous
 
 « Man hou, man hou » se demandaient les Hébreux quand ils découvrirent le pain de l’Eternel nous raconte l’Exode. Ce qui voulait dire qu’est-ce que c’est que cela ? « Man hou » nous a donné, en français, la manne. Belle histoire dont ont peut tirer des leçons économiques :
 «   Quand cette rosée fut dissipée, il y avait à la surface du désert quelque chose de menu comme des grains, quelque chose de menu comme la gelée blanche sur la terre.  Les enfants d'Israël regardèrent et ils se dirent l'un à l'autre : Qu'est-ce que cela ? Car ils ne savaient pas ce que c'était. Moïse leur dit : C'est le pain que L'Éternel vous donne pour nourriture. Voici ce que l'Éternel a ordonné : Que chacun de vous en ramasse ce qu'il faut pour sa nourriture, un omer par tête, suivant le nombre de vos personnes ; chacun en prendra pour ceux qui sont dans sa tente.  Les Israélites firent ainsi ; et ils en ramassèrent les uns en plus, les autres moins.  On mesurait ensuite avec l'omer ; celui qui avait ramassé plus n'avait rien de trop, et celui qui avait ramassé moins n'en manquait pas. Chacun ramassait ce qu'il fallait pour sa nourriture.  Moïse leur dit : Que personne n'en laisse jusqu'au matin.  Ils n'écoutèrent pas Moïse, et il y eut des gens qui en laissèrent jusqu'au matin ; mais il s'y mit des vers, et cela devint infect. Moïse fut irrité contre ces gens. (Exode, 16, 14-20).
Le pain était partagé. Chacun avait droit à un omer par tête. Mais il ne fallait pas le stocker. Son épargne était inutile.
 
Une attribution des droits d’usage
 
C’est beaucoup plus tard qu’un système d’allocation fut mis en place à Speenhamland en Angleterre de 1795 à 1834.
Ce système assurait aux pauvres un complément de revenus, indexé sur le prix du blé et sur la taille de la famille. C’était une réaction au mouvement des enclosures qui s’était intensifié dans tout le pays. Ce très long processus d’appropriation des terres avait mis fin au mode de vie  traditionnel des paysans en isolant les propriétés et en détruisant les prés communaux. Dépossédés de leur droit d’usage de vaine pâture, les paysans pauvres affluèrent vers les paroisses et les villes riches. On instaura alors, dans chaque paroisse, un complément de ressources. Il donna à chaque paysan un revenu minimum, mais il  freina la mobilité des travailleurs. Quand ce système fut  abrogé en 1775, les salaires baissèrent et  la création d’un marché du travail nécessaire au capitalisme devint possible. On avait juste détruit la société traditionnelle et déraciné les hommes. Ce n’était qu’un début.
Thomas More qui avait critiqué ces enclosures et défendu le monde paysan écrira alors : « Vos moutons, que vous dites d’un naturel doux et d’un tempérament docile, dévorent pourtant les hommes ».  
 
Un droit sur la propriété collective
 
En France, c’est en 1796 que Thomas Paine  proposa, sous le Directoire, l’établissement d’une dotation attribuée à chaque adulte arrivant à l’âge de la majorité, et d’une pension annuelle uniforme attribuée à toute personne ayant atteint l’âge de cinquante ans. Cette dotation s’appuyait sur la mutualisation d’une taxe sur la rente foncière. L’idée de Paine était que, chaque homme était copropriétaire de la terre, mais que celle-ci était accaparée par un petit nombre. Donc, chaque propriétaire était redevable à la communauté d’un loyer qu’il devait verser à l’Etat, avec charge à lui de le redistribuer sous la forme d’une allocation annuelle à tous.
 
Un pouvoir d’achat additionnel
 
C’est après la Première Guerre mondiale que Clifford Hugh Douglas proposa la distribution à tous de dividendes nationaux. A l’époque, la protection sociale était inexistante. Le financement de la Grande Guerre avait jeté à bas l’étalon-or. Douglas demandait que les familles soient créditées d’un pouvoir d’achat additionnel, financé par des crédits nouveaux, sans intérêt. Ces dividendes avaient pour fonction d’ajuster le volume des moyens de paiement à celui de la production.  Ces nouveaux crédits ne devaient donc pas provenir d’épargnes, mais de nouvelles émissions monétaires se rapportant à une nouvelle production ; et ils devaient être annulés après avoir circulé dans l’économie et éteint la production.  Selon Douglas, la distribution du pouvoir d’achat allait progressivement dépendre de moins en moins de l’emploi, mais avec la productivité, permettre aux dividendes de remplacer progressivement les salaires. Son approche fut saluée par Keynes.  Mais ce sont les idées de ce dernier qui séduisirent le monde après la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi que les Etats-Unis qui sortaient de la crise de 1929 passèrent à côté de la proposition de loi Goldsborough, en 1932,  dont l’objectif était de rendre au Congrès son pouvoir d’émission monétaire et de fournir un revenu suffisant à la population pour lui permettre de consommer la production selon la pleine capacité du commerce et de l’industrie du pays. Malgré le soutien d’Irvink Fisher, l’idée fut abandonnée.
 
Une monnaie de consommation
 
Jacques Duboin développa en France des idées similaires dans les années 1930 en imaginant une économie distributive post-salariale qui utiliserait la technique et la machine de façon optimale. Dans son modèle d’économie distributive, la monnaie ne doit être utilisée que pour servir la consommation. Elle ne circule qu’une fois,  elle n’est pas thésaurisable et ne rapporte pas d’intérêt. Elle est gagée sur la valeur de la production. Elle est annulée après avoir donné lieu à une consommation. Elle doit permettre  « la grande relève des hommes par la machine ».
C’est aussi à la même époque qu’Alexandre Marc  présenta le minimum social garanti (MSG). Il proposa la mise en circulation de deux monnaies, l’une fondante  (qui perdait périodiquement un peu de sa valeur comme l’avait imaginé  Silvio Gesell)   et l’autre non. Cette monnaie fondante décourageait la thésaurisation, mais encourageait la consommation. C’est dans cette monnaie que le minimum social garanti devait être  distribué au public. Il devait être financé par la Banque centrale.
 
Une remise en cause de la sécurité sociale
 
Puis vint dans la France de l’après-guerre, au début des Trente glorieuses, un mouvement de révolte contre les agents du fisc et la taxation abusive qui frappait les petits commerçants, les artisans, et les petites entreprises. C’est ainsi qu’à la fin des années 1950, une proposition de réforme fiscale, présentée à l’Assemblée nationale par M. Parrot, demanda la création d’une allocation nationale unique et égalitaire pour tous les Français. L’exposé des motifs de cette proposition de loi constatait tout d’abord que la Sécurité sociale, alors récemment instaurée, n’avait pas résolu le problème social, mais produisait une seconde fiscalité plus pesante et aveugle que la fiscalité classique. Ainsi, soulignait déjà ce texte, un agent qui pour de multiples raisons n’avait pas pu travailler un minimum de temps n’y avait pas droit. C’est pourquoi les auteurs demandaient l’institution d’une allocation nationale. Cette allocation, financée par l’expansion monétaire et l’impôt sur l’énergie, aurait permis de verser, à chaque personne, quels que soient son âge, sa position sociale, un revenu égal pour tous. Son montant devait correspondre, au moins, au minimum vital. Il devait remplacer « progressivement toutes les allocations, prestations, aides, subventions que distribue maintenant l’Etat, à tort et à travers, d’une manière trop arbitraire et trop inégale. » 
Pour les auteurs de cette proposition, il s’agissait de la première manifestation d’une véritable solidarité nationale qui aurait permis d’équilibrer la production à la consommation, d’éviter la mévente et d’éliminer la crainte du manque de ressources de la majorité des travailleurs, des malades et des isolés. Ils présentaient ce système distributif comme supérieur à tout autre puisqu’il tendait à un nivellement au plus haut niveau. Il est indéniable, notaient-ils, « qu’il favorise plus les pauvres que les riches (n’en déplaise à ceux qui recherchent l’égalité). Pour les premiers, c’est un accroissement providentiel du pouvoir d’achat alors que pour les seconds, il est insignifiant. » L’avantage de cette allocation nationale était également d’apporter, sans enquête et sans contrôle, «continuellement un élément de justice sociale, sans supprimer le profit, la liberté et la propriété ». C’était « une mesure de stricte justice dont on ne conçoit pas l’absence dans toute société civilisée. En effet, dans la moindre tribu de primitifs, chacun est assuré du minimum nécessaire. Notre société en se « civilisant » est devenue progressivement inhumaine puisque, à l’inverse, elle ne donne plus cette assurance à chacun ».
 
Puis les trente Glorieuses, construites sur une expansion  industrielle qui s’appuyait sur un coût énergétique très bas, nous ont, pendant plusieurs décennies, fait croire à la possibilité d’une croissance économique sans limites qui permettrait à chacun de nous  de trouver un emploi à vie.  Mais les crises pétrolières de 1973 et 1979 nous ramenèrent à la réalité.  Le discours changea avec notre regard. On passa du clochard philosophe du film « Archimède» (1951) au cadre licencié devenu sans domicile fixe résigné  dans « Une époque formidable » (1991).