Pourquoi Jérôme Kerviel ?


Haro sur les "traders" ou comment mieux protéger l’économie casino





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Distraire la conscience publique sur la démesure de certains revenus permet de conforter un système financier qui produit des rentes à l’excès

Des traders, pourquoi faire ?

Un trader, appelé dans les années 1990 golden boy, est, en français, un opérateur de marché ou négociateur de valeurs engagées par une institution financière (banque, fonds d’assurances, d’investissement). Il passe des ordres d’achat et de vente d’actifs financiers sur les marchés. Cette appellation anglo-saxonne de trader n’est pas anodine. C’est, en effet, lorsque les pays européens abandonnèrent le modèle de financement par économie d’endettement (dans lequel les agents passent par la médiation bancaire pour se financer) pour le modèle, davantage anglo-saxon, d’économie de marchés financiers (dans lequel les agents se financent directement sur les marchés) que les marchés financiers et boursiers prirent de l’ampleur, multiplièrent les opérations, en inventèrent de nouvelles (avec les SICAV, les marchés dérivés, la titrisation) et les opérateurs [1].
Le trader doit constater et anticiper les écarts de cours, minimiser les risques et retirer un profit de ses positions à la vente ou à l’achat des actifs financiers. Il doit reconnaître les paramètres (taux d’intérêt, de change, contextes, opportunités) qui influencent les évolutions des cours, malgré la complexité de certains produits (marchés dérivés, titrisation), avec l’aide de modèles mathématiques et de logiciels financiers pour déterminer ses anticipations.
On le distinguera de l’investisseur car son métier consiste à tirer des profits sur des placements à très court terme résultant d’écarts de cours financiers éphémères dans lesquels les perspectives de rentabilité économique sont absentes. C’est un spéculateur financier qui concourt à fluidifier les flux financiers.

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On note souvent trois catégories d’opérateur en fonction de la durée des positions prises :
- le scalper qui ne détient l’actif, entre son achat et sa revente, que quelques minutes. En ne tenant cette position que très peu de temps, il ne bénéficie que d’un faible profit ou différence de prix entre l’achat et la revente. Il réalise de nombreuses opérations par jour (jusqu’à vingt par heure). La faiblesse du profit unitaire est ainsi compensée par le nombre d’opérations qu’il fait par jour.
- le day trader tient une position à la vente ou à l’achat sur des volumes d’actifs plus importants, pendant une journée. Il doit cependant conclure ses opérations avant la clôture de la séance, qu’elles soient gagnantes ou perdantes.
- le swing-trader, enfin, qui détient des positions encore plus importantes sur plusieurs jours. Il bénéficie d’un portefeuille financier beaucoup plus large afin d’être en mesure de couvrir les fluctuations négatives à court terme dont il doit payer les appels de marge, et tenir une position jusqu’au terme.
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Le trader travaille dans la salle de marché (ou front office) de l’établissement qui l’emploi. Ses opérations sont précédées et suivies par les approches des commerciaux, des ingénieurs et analystes financiers, des informaticiens, du secrétariat et des juristes (ou middle-office), et de la salle de règlement (ou back-office) qui gèrent, in fine, les transactions.
Enfin, on notera qu’avec le développement des marchés financiers informatisés, le métier de trader indépendant a séduit de nombreuses personnes qui opèrent pour leur propre compte sur des plateformes internet de banques ou de sites spécialisés

Un bouc émissaire facile

On se souvient sans doute que déjà, en février 1985, la vénérable banque anglaise Barings avait subi des pertes de plus d’un milliard de dollars sur des positions prises par l’un de ses opérateurs, de 28 ans, Nick Leeson. Modèle suivi et dépassé depuis quand, en France, la Société Générale révéla, en janvier 2008, des pertes de 4,9 milliards d’euros consécutives à des contrats portant sur des produits dérivés passés par un opérateur de 31 ans, Jérôme Kerviel. On venait de trouver là un bouc émissaire facile dans un monde pressé et manichéen, modélisant des idoles du bien et du mal.
Loin de nous, bien-sûr, l’idée de glorifier ce métier qui ressortit assurément davantage à la chrématistique qu’à l’économie dans la classification que nous en a donnée Aristote [2].
Mais dénoncer exclusivement les traders, c’est protéger implicitement l’abus du court terme sur lequel il travaille exclusivement. On confond le moyen et le but. Or, le temps court ne permet pas la bonification et la valorisation des choses.

Les véritables causes des distorsions financières et de l’apathie économique

Cette préférence pour le court terme au détriment du long terme et cette logique chrématistique, économiquement perverses, ne purent s’imposer qu’avec la dégradation de principe et règles de précaution, notamment la suppression des cloisonnements bancaires, le développement de la banque universelle, la soumission des normes comptables et des cotations boursières à l’immédiateté On distinguera les principales causes :

  La suppression des cloisonnements bancaires qui met la monnaie à la merci des prêts
Historiquement, et par ordre d’importance, c’est la confusion entre la création monétaire et la délivrance de prêts bancaires qui est à la racine du cancer qui ronge l’économie et nos sociétés. Cette confusion produit des cycles d’inflation (quand les banques créent beaucoup plus de monnaie d’écriture - ou bancaire- qu’elle n’a des dépôts), et de déflation (quand à l’inverse, elles cherchent à reconstituer leurs dépôts). Ces cycles d’inflation et de déflation, imprévisibles, sont éminnemment destabilisateurs pour les sociétés. On trouve ainsi, à l’origine des crises bancaires et financières, la possibilité accordée aux banques de prêter pour un terme donné ce qu’elles ne possèdent qu’à plus court terme, ou de prêter des dépôts qu’elles ne détiennent pas encore.

 La suppression du Glass Steagall act et le développement de la banque universelle
Le Glass Steagall act, adopté, aux Etats-Unis en 1933, avait autorisé la monnaie à avoir pour contreparties des créances publiques (Obligations d’Etat et Bons du Trésor), et avait imposé la séparation des sociétés commerciales et industrielles des banques secondaires, notamment parce que ces conglomérats entre banques et sociétés commerciales possédaient une influence politique considérable. Il avait également imposé le cloisonnement des sociétés bancaires par la distinction des banques de dépôts et des banques d’investissement. Cette mesure avait pour objectif de limiter le risque systémique en cas de crise financière d’un ou de plusieurs établissements. Mais il fut abrogé en 1999 par le gouvernement Clinton sous la pression d’affairistes inernationaux. Ainsi, le modèle de la banque universelle put se développer dans le monde en permettant la fusion des banques de dépôts et des banques d’affaires, et élargir leurs activités dans ces secteurs.

 Le système boursier de cotation continue
L’évaluation des places boursières, en France avec le système de cotation assistée en continue (CAC), progressivement instaurée après 1986, dans le cadre de la réforme financière et boursière a généré une instabilité permanente des cours largement entretenue avec l’apport du crédit bancaire ex nihilo Dès le lendemain de la crise boursière de 1987, Maurice Allais soulignait que « l’ampleur des fluctuations boursières était essentiellement due :
- à un financement excessif de la spéculation par des moyens de paiement ex nihilo par le mécanisme du crédit,
- à des marges de garantie insuffisantes pour tous les spéculateurs à terme,
- à la cotation continue des cours qui, du point de vue économique, constitue une aberration qui génère une instabilité potentielle permanente, et qui favorise la fraude et la manipulation des marchés,
- aux programmes automatiques d’achat et de vente associés aux Etats-Unis et à la cotation continue des cours,
- à la spéculation sur les indices des cours boursiers »[3].
Mais cette situation ne cessa de se dégrader. Ainsi, les agences de notation, études et audits financiers sont venus conforter la préférence pour le profit immédiat. Ces instituts privés jugent ainsi la solvabilité des entreprises à l’instant présent, d’autant qu’elles vivent souvent des subventions que leur délivrent.

  L’aberration des normes comptables
Depuis 2005, les normes comptables des entreprises cotées en Bourse (dans l’Union européenne) sont celles d’une institution privée dont le secrétariat est à Londres : l’International accounting standard board (IASB) ou Comité des normes comptables internationales. Elle s’inspire des normes de l’autorité comptable américaine FASB (Financial accounting standards board).
Historiquement, jusqu’au milieu du XIXe siècle, on avait retenu le principe du plus bas coût (ou valeur du marché) mais on avait fini, sur la pression des actionnaires, par évaluer les actifs à long terme à leur « coût amorti ». Ainsi, alors que les investissements de départ (frais de recherche et de développement) étaient passés en charge, le principe du coût amorti les diminuait en fonction de leur durée d’utilisation, et permettait, dés le début du cycle d’exploitation de l’actif, de recevoir des dividendes. Jusqu’aux dernières années du XXe siècle, on a retenu le concept de coût historique associé au principe de prudence. Mais ces normes ne furent pas respectées, « tout simplement parce que les entreprises et leurs auditeurs ont fait pression sur les normalisateurs comptables pour faire échapper un nombre croissant d’éléments à la sévérité des principes de prudence traditionnelle [4] ». On a donc fini par remplacer ces vieux principes traditionnels qui ne considéraient que les moins values par celui de la juste valeur qui enregistre les plus values, furent-elles éphémères.
Ce principe de la juste valeur (ou valeur actuarielle), a permis à de plus en plus d’actifs de ne plus être amortis, mais d’être estimés avec les bénéfices futurs estimés. Un nouvel âge du capitalisme peut ainsi s’imposer et privilégier le gouvernement de l’actionnaire.

On a ainsi encouragé, avec la démission des instances de régulation politique, le détournement légal des capitaux, épargnés ou créés pour l’occasion par crédit bancaire ex nihilo, du circuit économique vers des jeux spéculatifs qui modifient à leur guise la valeur des actifs physiques et financiers.


Janpier Dutrieux