Repenser le commerce international ?


La trame de cet article reprend particulièrement une analyse originale de Maurice Lauré, concepteur de la TVA, “ Avantage comparatif de la révolution industrielle ” (La Jaune et la Rouge, janvier 1997).

Avant 1970, la période du troc 

Vers 1950, les transports, les télécommunications et les échanges étaient encore lents et aléatoires Il était encore impossible d’organiser en Asie du sud est des industries manufacturières destinées à concurrencer l’Europe ou les Etats-Unis.
La distance resta longtemps un facteur pénalisant les relations internationales, le coût élevé des transports limitait le commerce. Un octroi fut même maintenu à Paris jusqu’en 1943.
En fait, entre l’Europe et l’Asie, il n’y avait pas de concurrence, mais du troc. “ Les premiers délivraient des produits industriels, les seconds de la matière première ”.
Par ailleurs, l’Asie resta longtemps à l’écart de la révolution industrielle pendant presque deux siècles. Pendant ce temps, la productivité européenne augmenta de 1,5 % par an pendant 150 ans, ce qui rendit le niveau de vie européen 10 fois plus élevé que l’asiatique. Les progrès des dernières années furent tels que la différence s’établit à 40/1. Peu importait puisqu’il n’y avait pas concurrence mais simplement échange.
Le Japon constitua l’exception à l’autarcie passée des pays asiatiques avec le changement de dynastie de 1867, les Meiji ayant remplacé les Shoguns.

Après 1970, la période de la concurrence

La révolution des communications est récente. En 1970 fut mis en service le Boeing 747, en 1974 Airbus, en 1975 les premiers Fax apparurent. Entre 1965 et 1970, ce furent les premières satellites de télécoms. Les sidérurgies s’installèrent près des ports où arrivaient les minerais alors qu’elles étaient depuis des siècles en Lorraine. Vers 1970, il devint possible d’envoyer des dessins par fax. Des croquis de mode furent ainsi envoyés aux Philippines, les modèles étaient exécutés sur place à bon marché et acheminés par fret aérien. La concurrence va ainsi s’établir peu à peu entre le G7 et l’Asie, notamment avec Hong Kong, Taiwan, la Corée, la Chine et l’Inde.
L’époque n’est plus éloignée aujourd’hui où l’Europe se trouvera dans le monde avec la seule importance que lui confère le nombre de ses habitants, soit une position moins avantageuse qu’en 1800.
Selon l’ONU, seule une immigration massive (159 millions de personnes) d’ici 2025 permettra d’assurer l’avenir européen dont 47 % de la population aura atteint 60 ans en 2025.
Déjà l’Allemagne, confrontée à une pénurie de 75.000 informaticiens, veut attirer 30.000 étrangers qualifiés extra communautaires (20.000 indiens et 10.000 d’Europe centrale et orientale) afin de “ se mettre en ligne ”.
Cette décision de G. Schroëder est critiquée par son ministre du travail, W. Riester, qui aurait préféré un appel aux 4 millions de chômeurs allemands dont nombre d’informaticiens. W. Riester craint également les risques de dumping social de cette mesure car les travailleurs indiens et d’Europe orientale, bénéficiant de salaires modestes, peuvent constituer une concurrence déloyale pour les autres salariés. Cependant la Fédération des entreprises informatiques s’est réjouie de cette mesure alors que le patronat allemand réclame le même geste pour d’autres secteurs comme la chimie.

La période de transition

Or, nous croyons tirer avantage dans cette période transitoire du maintien du libre échange.
Avant 1970, un barrage retenait 2 milliards d’hommes. Il a cédé. Le flux se déverse entraînant du chômage en Europe. Mais, il y aura le reflux quand les salaires asiatiques augmenteront. Il nous faudra acheter cher ce que nous avons désappris à produire, travailler plus longtemps alors que nous faisons l’inverse. N’oublions pas que les difficultés que nous traversons proviennent de disparités, notamment de coût, qui s’éva-nouiront d’ici quelques décennies.

LUn industriel produit en Asie avec des coûts salariaux 20 fois moindre qu’en France. Mais ces frais quadruplent avec les frais de transport, de commissions aux intermédiaires, des rebuts plus élevés qu’en Europe, des frais de voyage et de coordination, soit en définitive 5 fois moindre qu’en France.
Il s’en suit cependant la suppression ou le manque de création d’emplois en France bien que les pays asiatiques importent en échange des produits européens de haute technologie. Nos exportations créent peu d’emplois et ne pallient pas totalement la suppression qu’engendre la concurrence asiatique.
Pourtant, le maintien du libre échange est soutenu par les consommateurs qui veulent acheter moins cher et les producteurs qui ne veulent pas être éliminés.
Le Japon, avec la qualité de ses spécialités et de ses initiatives, résiste, comme les Etats-Unis, libre échangiste au dehors, libéral à l’intérieur, avec des petits jobs, avec un taux de prélèvements obligatoires bien inférieurs à celui des pays européens, et avec un Smic bien plus bas.
En France par contre, le mode de calcul du Smic est passé de la moitié environ du salaire moyen en 1970 au 2/3 en 2000.

Sortir de la transition

En fait, le libre échange actuel n’a plus rien à voir avec celui que dépeignait Ricardo. Les avantages comparatifs de Ricardo s’appliquaient à des économies partenaires, complémentaires, qui ne se concurrençaient pas sur les mêmes types de produits. Or, depuis 1970, les progrès des communications ont autorisé des transplantations technologiques auparavant impossibles.
En Asie, le secteur traditionnel fonctionne avec une faible productivité, et le secteur industriel avec une productivité proche de la notre. Les salariés de haute technologie ne peuvent demander une augmentation des salaires car ils pourraient être remplacés par des salariés du secteur traditionnel. Mais les deux secteurs sont intégrés dans le même marché avec des effets sur le commerce international
Il faudrait, pour gérer cette situation, 2 types de change pour que les produits de haute technologie soient négociés à un taux plus élevé par rapport aux monnaies des pays évolués.
Une solution que suggère Maurice Lauré serait d’exiger des pays asiatiques en voie de mutation la perception à leur propre profit de droits d’exportation sur les fabrications industrielles pour en augmenter le prix.
Bien-sûr, cette proposition ne sera pas acceptée par les pays asiatiques qui ne verraient pas l’avantage à long terme de freiner un atout de court terme. Elle serait cependant avantageuse pour les deux parties, pour les entreprises européennes qui ne subiraient plus de concurrence abusive, pour les économies asiatiques qui pourraient ainsi financer des investissements sur d’autres secteurs.
Mais une autre façon d’arriver au même résultat peut être envisagée. Il conviendrait, selon M. Lauré, “ que les pays industrialisés établissent chez eux des droits d’entrée, à la condition expresse que le produit de ces droits, au lieu de tomber dans le budget général, soit destiné à subventionner nos exportations, notamment de biens d’équipement, à destination des pays dont nous aurions taxé les importations en Europe ”. En 1945, la productivité des Etats-Unis était 3 fois supérieure à celle de l’Europe. Pourtant, l’objectif du plan Marshall fut de raviver l’économie américaine privée des commandes européennes.
Mais si les Etats-Unis avaient baissé leurs frontières douanières, les entreprises américaines se seraient délocalisées en Europe pour tirer parti des bas salaires.
Ce n’est donc pas la possibilité physique d’utiliser la main d’œuvre européenne qui a fait défaut, c’est la politique américaine qui ne l’a pas permis.

Thèse iconoclaste ?

Cette thèse est à rapprocher de la théorie de la mutualité commerciale de P.J. Proudhon.
Chez Proudhon, des taxes à l’exportation d’un pays A financent les importations d’un pays B.
Chez Lauré, soit des taxes à l’exportation de B financeront les investissements de B, soit des taxes à l’importation de A financeront les exportations de A, mais ces 2 modes, l’un consenti, l’autre contraint, reviennent à taxer les exportations de B (ou importations de A) pour financer les importations de B (ou investissements de B ou exportations de A).
Les propositions de PJ Proudhon et M. Lauré présentent 3 propriétés communes : elles sont bilatérales, mutualistes et corporatives.
- Elles sont bilatérales et ignorent le multilatéralisme commercial. Lauré ne traite sans doute que des pays asiatiques mais il demande un suivi du commerce extérieur “ pays par pays, produits par produit ”, même si le produit est incorporé dans un bien vendu par un pays disposant d’une économie de même niveau que le notre, “ ce qui est le cas des produits américains ”.
- Elles sont mutualistes. Chez P.J Proudhon, le mutualisme est international, il fait bénéficier les deux partenaires de l’échange de rentes de situation différentielles que possède l’un d’eux. Chez Lauré, le mutualisme est intra-national. L’avantage différentiel des exportations d’un pays doit financer les exportations d’un autre pays ou ses propres importations.
- Elles sont para-corporatives. D’une façon formelle chez Proudhon pour qui les douanes doivent être gérées par les Chambres du commerce. De façon informelle chez Lauré pour qui les droits d’entrée des importations doivent expressément financer les exportations sans s’intégrer ni transiter dans le budget général, d’autant que le respect du principe d’universalité budgétaire implique la règle de la non affectation préalable des recettes. Si l’ordonnateur n’est pas l’Etat, il ne peut être qu’un corps intermédiaire (Chambre syndicale, du commerce…).
Enfin, souligne Maurice Lauré, “ il faudrait raisonner en termes d’emplois et non en termes monétaires, habitude contractée depuis Colbert ”. Ce raisonnement conduirait les branches d’activités à établir entre elles des compensations, les gains de l’une venant alors stabiliser ou créer les emplois de l’autre.
Or, en 15 ans (cf. Tableau ci-dessous), en France, le commerce extérieur est devenu excédentaire en termes financiers, a créé 90.000 emplois mais en a détruit 891.000 par la concurrence qu’il induisait. Sans compensation visible.