Valeur d'échange et valeur humaine.
Le mythe du plein emploi

Au delà du rapport sur la mesure de la performance économique et du progrès social (Stiglitz-Sen- Fitoussi) : l’hégémonie de la valeur d’échange et le mythe du plein emploi.

La Commission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social, créée au début de 2008 sur l’initiative du gouvernement français, sous la présidence de Joseph Stiglitz, les conseils d’Amartya Sen et la coordination de Jean Paul Fitoussi, a rendu son rapport en septembre 2009. Ce rapport doit nous permettre de nous interroger sur la nuisance de l’hégémonie de la valeur d’échange et du mythe du plein emploi sur nos comportements économiques, sociaux, environnementaux, et en définitive, humains.
L’activité économique est communément assimilée à la production fournie dans un espace donné. Cette production de biens et services, dans la théorie de la valeur d’échange, à la différence de la valeur d’usage, n’a de valeur que si elle s’échange. Cet énoncé passa très longtemps pour un truisme. Il exprime cependant une conception très pauvre et limitée de la production
Ainsi, dans le cadre de la division du travail, si un agent conserve en sa possession ce qu’il produit, après le cas échéant en avoir consommé le nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille, la part restante n’aura point de valeur, ni d’utilité, ni marchande. C’est donc l’échange de ce bien, ou de ce service, contre un autre bien ou service qui en fondera la valeur. Intrinséquement, le don, ou le vol, ne fonde pas la valeur puisqu’ils ne procédent pas d’un échange. On ne considère donc que l’activité qui fait l’objet d’une échange dans le calcul de la production.
La valeur d’échange n’a ainsi cessé depuis la Renaissance d’occulter la valeur d’usage. Elle favorisa la disparition de l’économie politique, occulta le calcul des valeurs patrimoniales collectives, la valeur du travail non rémunéré, des services publics et sociaux et réduisit l’idée de biens communs.


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 L’hégémonie de la valeur d’échange

- L’hégémonie de la valeur d’échange a favorisé le concept de sciences économiques au détriment de celui de la vieille économie politique. J. Joseph Goux souligna que « c’est l’émancipation d’avec toute la philosophie morale qui est en jeu. Avec une notion radicale de l’utilité, l’économie rompt le lien obscur et fâcheux qu’elle pourrait avoir avec la réflexion morale, elle opère un divorce qui est en même temps son acte de naissance. Si l’économie ne veut plus, à un moment donné, relever de la philosophie, mais se donner pour une science autonome et spécifique, c’est par la redéfinition de l’utilité qu’elle l’accomplit (…) Elle abandonnera bientôt, sans trop de scrupules, son titre d’économie politique pour devenir économie pure [1] »

- L’hégémonie de la valeur d’échange fait oublier l’influence et l’importance du capital patrimonial humain et naturel au bénéfice des flux de biens et services consommés. L’économie ne s’intéresse plus qu’à ce qui est susceptible d’appropriation et de transaction. Les indicateurs comptables, comme le PIB, additionnent des valeurs d’échange mais ignorent les effets et les coûts provoqués par leur production sur les patrimoines naturels et culturels.

- L’hégémonie de la valeur d’échange individualise l’acte économique. « En substituant le désir individuel subjectif au besoin – qui peut, lui, être objectif et collectif, et dont on peut discuter – l’économie a en même temps rendu impossible la construction d’un bien commun. (…) La société n’existe pas : il n’y a ni bien collectif, bon pour tous même s’il paraissait mauvais du point de vue de chaque individu, ni menace générale, ni intérêt commun, il n’y a pas non plus de patrimoine possédant une valeur intrinsèque qu’il nous reviendrait de conserver, ni de richesses en soi, dont la valeur serait indépendante d’une quelconque extériorisation (ou présentation sur un marché) [2]. » 

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Les craintes de ne pouvoir transmettre, et léguer aux générations futures, les biens naturels et culturels, rendent à la valeur d’usage une prééminence existentielle sur la valeur d’échange. La valeur d’usage est reconsidérée, de façon indirecte, quand il s’agira d’apprécier er de protéger des environnements humains, sociaux et naturels contre les abus individuels qui les corrompent, autrement dit d’en évaluer leur amortissement collectif.
Cependant, le processus de décloisonnement et d’uniformisation des marchés, c’est-à-dire la mondialisation, ne peut accepter que des biens soient offerts à leur valeur d’usage, puisque celui-ci nécessitera l’émergence de nouveaux protectionnismes. Il admet toutefois que des instances internationales imposent sur certains biens des valeurs d’usage tant que celles-ci ne cloisonnent pas les marchés. En effet, la valeur d’usage d’un bien s’apprécie relativement à l’utilité ou la nocivité collectives qu’il contient, occasionne, ou entraîne, dans une espace social déterminé. Elle s’applique sur le bien en incorporant dans son prix marchand une compensation, positive ou négative, relative aux dégradations qu’il occasionne ou aux améliorations qu’il apporte à l’ensemble de la collectivité considérée. Une taxe pourra s’appliquer sur ce bien, s’il s’agit de compenser une nuisance collective, ou une subvention financera un escompte de son prix, s’il s’agit de compenser une valorisation collective.
Le manque de pertinence de la quantification et de la valorisation de l’activité productive, relativement au patrimoine, est depuis très longtemps critiqué, bien avant que les comptables nationaux ne créent des agrégats économiques. Par exemple, on sait que le PIB,agrégat économique conventionnel, est constitué de la somme des activités valorisées et échangées. Mais Aristote distinguait déjà deux sortes d’échange : l’un naturel et nécessaire qui consiste à répondre aux nécessités de la vie, l’autre qui consiste à se procurer un gain pour lui même. Ce dernier échange constitue, à proprement parler, le négoce. Saint Thomas d’Aquin commenta à sa tour cette distinction : “Or, de ces deux sortes d’échanges, la première est louable puisqu’elle répond à une nécessité de la nature, mais Aristote réprouva à bon droit la seconde qui par sa nature même, favorise la cupidité, laquelle n’a pas de bornes et tend à acquérir sans fin [3]”.
Plus récemment, on reprocha au mode de calcul du PIB de mesurer des quantités sans faire de différence entre les activités utiles et les activités inutiles, productrices et destructrices, nécessaires ou évitables. Ainsi le PIB comptabilise la valeur de l’activité provoquée par un accident de la route comme celle provoquée par une naissance. 

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La valeur des êtres humains

En Iran, au début du XXIe siècle, la disparition d’un homme par meurtre (homicide ou accident) était estimée à 350000 millions de rials (28450 euros environ) qaue le responsable devait verser à la famille du défunt. En revanche, la disparition d’une femme était estimée à 175000 millions de rials, soit la moitié du prix d’un homme.

Sur le marché chinois du trafic d’organes, une cornée se négocie 22500 enros et un rein 46550 enros. La traite des êtres humains, selon Europol, couvrait en 2004, entre 8,5 et 12 milliards d’euros. [4]
On admettait pourtant depuis Pierre Samuel Dupont de Nemours [5] que les êtres humains n’étant pas propriétaires de leur corps, n’ayant pas de prix. Cette tentative de sacralisation resta cependant un voeu pieux que l’esclavage, et la rationalisation des choix budgétaires, les centres de planification familiale, ne cessent de contredire.
La Rationalisation des choix budgétaires (RCB) fut lancée en France en 1968 ( JO du 15 mai 1969) sur le modèle du “planning programming budgéting systèmes” américain. Il s’agissait d’expérimenter une méthode tendant à la rationalisation des choix budgétaires et contrôlant les résultats de l’activité administrative par des études d’analyse du système et de coût/efficacité. Elle sera abandonnée dans les années 1980.
La valeur de la vie humaine fut également fréquemment estimée pour des besoins de recouvrement d’assurances, d’études de rentabilité, notamment dans les travaux publics (un feu rouge peut ralentir la circulation automobile et l’activité économique, mais économiser des vies humaines)

Un rapport du Commissariat général au plan de 2001, présidé par Maecel Boiteux, reprenait les estimations d’études européennes, mettant “notamment en évidence une certaine stabilité du ratio “valeur de la vie humaine rapportée au PIB per capita”, les valeurs de la vie humaine obtenue sur cette base tournent autour de 120 fois le produit intérieur brut par tête”. Par ailleurs, ce texte soulignait que “les rapports publics doivent théoriquement faire en sorte que la valeur de la vie humaine “marginale” – c’est-à-dire plus précisément, le coût consenti pour éviter un mort supplémentaire – soit la même pour les investissements publics”. En définitive, “la valeur de la vie humaine à retenir dans le calcul socio-conomique des projets de transports fut estimée à 1,5 million d’euros en 2000”[6] .

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Le PIB ne comptabilise pas le coût des ressources naturelles dépensées, qu’elles soient renouvelales ou non renouvelables. Nos sociétés ont longtemps considéré que ces ressources étaient gratuites mais que seuls les systèmes mis en oeuvre pour les exploiter avaient un coût. Les grands agrégats économiques ne comptabilisent ni la valeur des loisirs, ni celle des environnements naturels ou artificiels, ni les cadres de vie, ni la qualité de vie. Ils ne comptabilisent que les biens et les services échangés contre de la monnaie. Les services rendus et les biens crées au sein de la famille, dans les associations ou dans des relations de voisinage ne sont pas comptabilisés dans les agrégats économiques. 

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Un matin de printemps, vous décidez de tondre la pelouse de votre jardin. En vous voyant à l’oeuvre, votre voisin décide d’en faire autant. Le PIB n’augmente pas.Quinze jours plus tard, vous inversez les rôles, vous tondez la pelouse de votre voisin, et ce dernier tond la vôtre. Vous vous attribuez à chacun un salaire de 10 euros. Le PIB a augmenté.
Le PIB ne reflète que la division du travail monétisé.

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Ainsi, la valorisation des seules activités échangées dans le cadre marchand peut conduire à leur distribuer des rentes au détriment de toutes les autres activités. Cette quantification n’est cependant pas figée et reste toujours perfectible....
Il est donc heureux que nous commençions à nous en occuper.
· On lira ici avec intérêt le Rapport de la commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social, (Fichier pdf, 2 992 Ko)
Reste à savoir ce qui en sera retenu.


Janpier Dutrieux

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[1] - J .J.Goux, L’utilité, équivoque et démoralisation, revue du MAUSS, Mouvement Anti Utilitariste dans les Sciences Sociales 1996, cité par Méda 2001.
[2] - Dominique Méda, Op. cit..
[3] - Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II a,II ae, Q. 77, La fraude.
[4] - Le poids d’une vie, Le Monde, 3 avril 2007
[5] Pierre Samuel Dupont de Nemours (1739-1817) , physiocrate proche du Quesnay.
[6] - Transports : choix des investissements et coûts des nuisances, Commissariat général du plan (Jean-Michel Charpin) rapport présidé par Marcel Boiteux, président honoraire d’EDF, juin 2001, pp 96, 98 et 102.